Des Belles-soeurs constamment meilleures!

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Marie-Claude Lessard

À l’occasion des 50 ans de la pièce Les Belles-soeurs de Michel Tremblay, une nouvelle version du théâtre musical s’arrête dans plusieurs salles au Québec dont le Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts jusqu’au 27 octobre. René Richard Cyr, qui a mis en scène la première monture musicale au Centre du théâtre d’aujourd’hui en 2010, a apporté des modifications judicieuses à une oeuvre qui frôlait déjà la perfection. Toujours massivement au rendez-vous depuis des années, les spectateurs, qu’ils en soient à leur premier contact avec la pièce ou à leur cinquième représentation, seront une nouvelle fois complètement charmés et bouleversés.

On suit, bien évidemment, Germaine Lauzon (Kathleen Fortin), cette ménagère qui, après avoir remporté 1 million de timbres Gold Star, convie voisines et amies secrètement jalouses et frustrées à un party de collage pour qu’elle puisse obtenir gratuitement une panoplie d’articles pour la maison. À la suite de coupures budgétaires imposées pendant la préparation d’une production canadienne-anglaise, le metteur en scène a supprimé trois personnages, insufflé une nouvelle intrigue à Linda Lauzon (Édith Arvisais), fille de Germaine, ajouté une chanson inédite composée par Daniel Bélanger, celui-là même qui a signé l’entièreté de la trame sonore, et apporté du sang neuf à la distribution.

Sur papier, ces changements s’avéraient risqués , encore plus lorsqu’il s’agit de retoucher au plus grand classique de la dramaturgie québécoise, mais, lorsqu’on les découvre sur scène, on réalise avec bonheur leur pertinence et efficacité. L’absence de trois personnages ne casse en rien la dynamique explosive des femmes, bien au contraire. Puisque qu’on pourrait aller voir la pièce une dizaine de fois en se concentrant uniquement sur les actions d’un seul personnage et toujours avoir la sensation qu’on observe de nouveaux détails, cette distribution resserrée permet d’avoir une vision plus globale de toutes les subtilités visuelles et langagières.

Étant donné que l’écriture de Michel Tremblay possède un aspect chanté avec ses nombreuses répliques écrites en fonction d’être récitées en chœur, il était tout à fait juste et naturel de transformer certaines monologues en chansons, et force est de constater que la brillance de cette idée ne se démode aucunement. Daniel Bélanger a pondu des mélodies accrocheuses tantôt sobres tantôt amusantes qui se fondent merveilleusement à l’époque dépeinte et qui ne surchargent jamais le texte ; elles les renforcent plutôt en soulignant de manière plus libératrice et puissante le désespoir et les rêves de ses femmes dont la force de caractère est emprisonnée dans un quotidien opprimant. Qui plus est, la précision et l’harmonie des interprètes continuent de saisir et de donner des frissons. L’ingéniosité du décor, les petites surprises dissimulées dans les tiroirs de cuisine ainsi que l’exactitude des accessoires imprègnent le public dès les premiers instants. La plus belle trouvaille sur le plan artistique demeure la scène dans laquelle les personnages dévoilent leur amour inconditionnel pour le bingo. La simulation d’une partie au ralenti exprime de manière originale l’euphorie ressentie et interpelle davantage l’auditoire qui croule de rire.

C’est devenu cliché de souligner ce fait en traitant d’une oeuvre culte, mais c’est incontournable : l’actualité des propos sidère, choque, émeut et enrage. Certes, Les Belles-soeurs constitue d’abord en un portrait social d’une époque déterminante pour le Québec dont certains des pans, surtout l’importance de la religion catholique, sont restés figés dans le temps, mais son aspect révolutionnaire et précurseur à propos de la condition féminine percute toujours avec véhémence. Si ces thèmes bousculent à ce point, ce n’est pas uniquement grâce à leur simple mention, mais au talent inné de Michel Tremblay de savoir se mettre dans la peau de femmes différentes aux prises avec la même soif d’égalité, et qui plus est de le faire à l’intérieur d’un savant mélange d’anecdotes et de tragédies quotidiennes avec la même justesse et élégance pour toutes les protagonistes.

La chimie et les émotions que se partagent les comédiennes séduisent, spécialement lors de l’interprétation du titre La porte d’en avant qui comporte les répliques les plus marquantes de l’oeuvre. Celles qui incarnent le même rôle depuis plusieurs années démontrent une maîtrise hors pair. On a qu’à penser à Sylvie Ferlatte qui personnifie avec aisance l’adorable et confuse Angéline Sauvé, à Monique Richard dont la colère et la fermeté d’esprit soutirent bien des rires et à la savoureuse Hélène Major qui incarne la française pincée Lisette de Courval avec un bagou et une démesure irrésistibles. La nouvelle venue Jade Bruneau ,en plus de s’approprier avec brio la magnifique chanson Mon vendeur de brosses ,offre une Des-Neiges Verrette touchante et vulnérable.

Le trio principal des Belles-soeurs, Germaine Lauzon, Rose Ouimet (Sonia Vachon) et Pierrette Guérin (Éveline Gélinas), ne manque pas d’intensité. Les actrices tirent très bien leur épingle du jeu, surtout qu’elles avaient de lourdes chaussures à porter considérant le fait qu’elles succédaient respectivement à Marie-Thérèse Fortin, Guylaine Tremblay et Maude Guérin. Kathleen Fortin traduit bien l’excitation et l’exubérance de Germaine, mais c’est lors de la déchirante scène finale qu’elle bouleverse le plus. En sœur drôle qui prend de la place partout où elle passe pour cacher ses blessures, Sonia Vachon frappe la cible à tous les niveaux, surtout lorsqu’elle chante Maudit cul avec une rage éclatante,et pas seulement parce que le titre est plus que jamais dans l’ère du temps avec le mouvement MeToo. Éveline Gélinas propose une Pierrette énergique et désemparée qui réussit à toucher les cordes sensibles. Il est particulièrement intéressant d’observer les nuances de son jeu lors de la première partie ou elle attend au balcon surplombant la scène. Même sans dire un mot, elle dévoile des caractéristiques importantes de son personnage.

Bref, Les Belles-soeurs est un classique qui se doit d’être vu et revu car chaque représentation est unique! Tous les détails de la tournée sont ici!

Crédits Photos : Mélany Bernier

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