Centre d’achats: achetez maintenant, ne vivez jamais!

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Marie-Claude Lessard

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Centre d’achats d’Emmanuelle Jimenez, présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 1er décembre, ne s’apparente pas réellement, comme on pourrait le croire, à un plaidoyer incendiaire dénonçant la surconsommation. Il s’agit plutôt d’une expérience interrogative sur la culture du centre d’achats. Avec humour et dévouement, la dramaturge réfléchit sur les facteurs qui font que le pouvoir d’attraction et l’incursion perfide des centres commerciaux dans notre quotidien aboutissent en une quête solitaire du sens véritable de la vie.

Pour illustrer ses propos, Jimenez campe ses intrigues dans un centre d’achats de banlieue tout ce qui a de plus banal. Elle ne néglige aucun détail : la frénésie des soldes, les magasins à grande surface phares (comme Ardene, feus Sears et Zellers), la musique d’ambiance tantôt apaisante tantôt stridente, la foire alimentaire et même la fontaine où l’on jette des sous noirs dans l’espoir de réaliser nos vœux les plus fous! Sur scène, ce centre d’achats prend des allures d’une boutique de mode huppée. Dans cet espace aéré dominé par le blanc évoluent sept femmes de mœurs, générations et destinées différentes qui arpentent les magasins lors d’une journée où le vent se fait particulièrement violent.

Les actrices portent une collection du grand designer Denis Gagnon. Elles ont choisi elles-mêmes les morceaux, ce qui fait en sorte que les vêtements traduisent parfaitement les personnalités des personnages et créent une profondeur supplémentaire. L’idée de vêtir ces héroïnes ordinaires avec des fringues extraordinaires qui jurent avec leur univers et le magnifient faussement provoquent une belle sensation d’exagération qui suscite non seulement des réflexions chez les spectateurs tout au long de la pièce mais apporte aussi une couleur unique à l’oeuvre. Les accessoires d’Olivia Pia Audet, les perruques imposantes de Denis Binet et les maquillages dramatiques d’Amélie Bruneau-Longpré complètent les looks impeccablement et sublimement. On a envie de se les procurer…tout en se demandant bien sûr pourquoi et ce que ça procurerait concrètement à notre âme. 😉

Jamais moralisatrice, l’écriture de Jimenez reste dans l’observation et le questionnement, ce qui permet au public d’être davantage interpellé et troublé. À travers des répliques mordantes et poétiques truffées d’un réalisme si sidérant qu’il provoque les rires (jaunes ou pas), Emmanuelle ficelle efficacement et intelligemment la trame narrative de sa création. Crédibles et limpides, les liens entre les personnages captivent tout ne ne détournant pas inutilement l’attention de la pertinence et la justification de leur présence. La psychologie des femmes dépeintes ne frise jamais la caricature. L’oeuvre ne perd en aucun temps sa ligne directrice même si plusieurs sujets dramatiques comme le deuil y sont abordés. Chaque rebondissement ramène à l’essentiel de l’intention derrière la pièce : pourquoi les biens matériels nous donnent à ce point l’impression d’accéder au vrai bonheur? C’est pourquoi les 80 minutes passent à la vitesse de l’éclair et tourmentent des heures après.

La chimie naturelle et irrésistible entre les comédiennes et leur précision chirurgicale dans la livraison des chœurs se glissent à merveille dans la mise en scène soignée et fluide de Michel-Maxime Legault. Jouant la majorité des scènes en duo, le septuor offre un travail admirable et nuancé. Dans le rôle d’une schizophrène, Anne Casabonne ne sort pas de sa zone de confort et continue de faire rire avec ses moues expressives, mais parvient néanmoins à leur apporter une touchante vérité. À ses côtés, Marie Charlebois incarne avec panache l’écœurement d’une mère heureuse dans cet engrenage de consommation qui lui fait oublier les épreuves difficiles de sa vie. Madeleine Péloquin, en agente immobilière hautaine qui masque son sentiment d’infériorité dans un mode de vie luxueux, bouleverse par son intensité, ses déchirements moraux et son habileté à pleurer sur commande. Danielle Proulx séduit avec sa colère et sa vulnérabilité livrées avec brio. Marie-Ginette Guay, en veuve qui redécouvre sa sexualité, divertit follement.

Les billets pour Centre d’achats sont disponibles ici.

Crédits Photos : Valérie Remise

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