La Favorite : Femmes d’ambition

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Marie-Claude Lessard

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Sans mauvais jeu de mots, La Favorite de Yorgos Lanthimos se classe aisément parmi les films favoris de 2018 de plusieurs journalistes cinématographiques en plus de s’inscrire dans les favoris dans cette saison de cérémonies qui débute tranquillement. Il est facile de comprendre pourquoi car cette oeuvre décalée et farouchement libre redéfinit le drame d’époque grâce à d’irrésistibles jouissances et inconforts.

Au début du dix-huitième siècle en Grande-Bretagne, la reine Anne (Olivia Coleman), fragilisée par la maladie et ses dix-sept grossesses qui n’ont pas mené à terme des enfants jusqu’à l’âge adulte, continue de faire la guerre aux colonies françaises sans trop connaître l’ampleur des conséquences. Elle se fie aveuglément à son bras droit, la Duchesse de Marlborough  Sarah Churchill (Rachel Weisz), qui la manipule effrontément. Une cousine éloignée de Sarah, Abigail Masham (Emma Stone), s’immisce dans le royaume comme simple servante pour mieux sournoisement attirer les faveurs d’Anne qui se sent de plus en plus délaissée par Sarah. S’ensuit un combat où tous les coups sont permis pour assouvir ambitions démesurées et trouver un sens à la superficialité de la bourgeoisie.

Les scénaristes Deborah Davis et Tony McNamara se basent de cette histoire vécue pour pondre un récit satirique qui s’amuse avec les codes du genre en les déconstruisant. Il en résulte une trame narrative décapante dans laquelle tous les clichés en prennent délicieusement pour leur rhume. Les cinéphiles qui ressentent un profond ennui lorsqu’ils se farcissent des dialogues  anglais verbeux et denses s’extasieront ici devant des répliques complètement acerbes et absurdes qui semblent prises hors de leur contexte. Les personnages déblatèrent des grossièretés et des jurons d’une manière qu’on a jamais eu l’occasion d’entendre dans un film d’époque auparavant. Le scénario possède autant de tons et de thématiques variées que les magnifiques robes exposées possèdent de couches de tissu, mais le tout se lie avec une fluidité remarquable et admirable. Les spectateurs ne restent pas dans le flou trop longtemps et comprennent rapidement la pertinence et l’existence de chaque réplique. On espère  maintenant que la plupart des scripteurs de ce style s’inspireront de cette créativité libérée décomplexée.

Les thèmes de l’ambition et du pouvoir au féminin sont évidemment mis de l’avant avec subtilité et intelligence. Les spectateurs ne se font jamais enfouir des morales à deux sous dans la gorge, et c’est exactement pourquoi le long-métrage procure autant de fascination et de plaisir. Une joute psychologique aussi mordante apporte toutefois son lot de malaises difficiles à déchiffrer et qui laissent pantois. Dans ce festival de rires jaunes, les spectateurs se voient constamment désorientés et confrontés autant à leur désir de divertissement et de fraîcheur qu’à leur crainte de l’inconnu. Par moments, La Favorite , en tentant trop de déstabiliser et de massacrer les sentiers convenus, va trop loin inutilement. La finale mystérieuse et prétentieuse sans raison apparente est un peu exemple. À moins que c’était justement le but du réalisateur qui a le don de surprendre et confondre. Dans ce cas-ci, il fait honneur à sa réputation déjantée en proposant un voyage déroutant et inhabituel qui est accentué par des angles de caméras judicieux qui accroissent les émotions des interprètes.

Le trio vedette se livre d’ailleurs des batailles exceptionnelles. Toutes démontrent leur immense talent. On sent leur confiance totale envers la superbe direction d’acteurs de Yorgos Lanthimos. Elles lui offrent des performances investies et une chimie incroyable. Lors des remises de prix,  les collègues Rachel Weisz et Emma Stone s’affronteront dans la catégorie de la Meilleur actrice de soutien alors qu’Olivia Coleman atterrira dans l’onglet de la Meilleure actrice, mais, dans le film, aucune des actrices fait de l’ombre à l’autre ou obtient un temps d’apparition considérablement plus long. Les comédiennes s’échangent la balle spectaculairement et défendent toujours avec crédibilité le dénouement des intrigues et les caractéristiques distinctives des protagonistes.

Olivia Coleman a de solides chances de remporter l’Oscar de la meilleure actrice devant Lady Gaga (Une étoile est née), et ceux qui auront visionné La Favorite ne pourront lui en tenir rigueur et seront à même de comprendre les raisons. Reine Anne est dépeinte comme une femme naïve, influençable, morose et terne. Esquivant tous les clichés, Coleman s’abandonne totalement au destin comique et tragique de son personnage avec un profond respect. Elle possède un don indéniable pour la comédie tout en restant émouvante et vraie. On sent efficacement le désarroi relié à son lourd passé ainsi que sa peine d’être ridiculisée alors qu’elle trône au sommet et qu’elle est plus brillante qu’elle le laisse paraître.

Dans le rôle de la jeune première insolente qui a une conception erronée de la royauté, Emma Stone s’avère radieuse et juste assez insupportable. Armée de son accent britannique irréprochable et de son sarcasme délicieux, elle prouve encore une fois qu’elle est une actrice versatile qui s’inscrit dans la lignée des grandes. Rachel Weisz, qui en fait partie depuis longtemps, offre un autre tour de force tout en retenu. Elle parvient à manipuler tout aussi bien Anne que les spectateurs qui ne savent pas confirmer les sentiments qu’elle entretient réellement envers Sa Majesté.

À votre tour maintenant de découvrir si La Favorite sera dans vos favoris de l’année! 😉

Le film est à l’affiche en version originale anglaise et en version française depuis le 14 décembre 2018.

Crédits Photos : Fox Searchlight Pictures 

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