Première neige/first snow: Pays Alzheimer en besoin de rappel

The following two tabs change content below.

Fruit d’une étroite collaboration d’artistes québécois et écossais, Première neige/First snow, comme son titre l’indique, a la particularité d’être une pièce bilingue. Comme le lance dès les premiers instants Harry l’anglophone aux Québécois que nous sommes «Pas de panique!»: des surtitres en français coiffant la scène offrent à ceux qui ne comprennent pas la langue de Shakespeare la possibilité de suivre aisément les dialogues au besoin.

Ayant comme trame de fond le référendum écossais de 2014, perdu de peu, la pièce dresse le parallèle entre cette situation politique et celle connue par le Québec en 1995, créant des rapprochements entre ces deux réalités pourtant très différentes. Si on s’étonne que la pièce ne fasse pas même référence au désir d’indépendance catalan, on apprend dans le programme que ce n’est pas faute d’avoir tenter une collaboration plus large avec ceux-ci.

Ce qui occupe le cœur des Écossais en 2014 est vécu comme le resurgissement du traumatisme de l’échec référendaire de 1995 par Isabelle (Isabelle Vincent, touchante et naturelle) qui réunit sa famille dans sa maison de campagne pour leur faire l’annonce de son départ. Cette histoire, parallèle du désir de souveraineté personnelle d’Isabelle et qui tient plus du prétexte que de la nécessité, rassemble donc les proches de la matriarche: Harry (Harry Standjofski), son frère, Torontois d’adoption, Fletcher (Fletcher Mathers), son amie écossaise, ses deux filles Guillerma (Guillermina Kerwin) et Charlotte (Charlotte Aubin), ainsi que le chum de cette dernière, Thierry (Thierry Mabonga), rencontré à Glasgow. Suivant son départ, Isabelle leur annonce qu’elle leur lègue sa maison, sa terre et ses possessions, à la condition seule qu’ils réussissent à s’entendre ensemble.

Le texte pose ainsi plusieurs questions intéressantes. Peut-on vivre ensemble, sous un même toit, tout en ayant des visées politiques diamétralement opposées? Et puis, comment garder espoir dans notre engagement politique quand on sent que notre effet sur le monde qui nous entoure est si limité? Même si le texte ne répond pas proprement aux questions qu’il pose, dans le sous-texte se trame un certain pessimisme, un découragement, une sorte de «mort de l’espoir». Malgré tout, le public s’esclaffe à plusieurs reprises lorsqu’il est interpellé et qu’on se moque gentiment de lui.

La pièce se situant quelque part entre le documentaire et la fiction, les personnages et leurs interprètes traversent sans cesse la ligne entre l’adresse au public et le retour au jeu. Le processus dynamise l’ensemble, amène une complicité du public avec les acteurs et produit, à plusieurs moments, des effets comiques, mais a comme fâcheuses conséquences de rendre un peu confus le spectateur et de faire perdre le fil dramatique à plusieurs reprises.

Le projet, écrit à six mains et basé sur des laboratoires, discussions et improvisations par les acteurs, peut être qualifié de réelle création collective. Pourtant très intéressant, le spectacle dans son ensemble donne à penser que nous assistons davantage à une étape du processus de création plutôt qu’à son aboutissement. Une scénographie trop sobre (quelques chaises, un piano, une lampe) contribuent peut-être à cette impression d’être toujours en laboratoire de création. La production jouit d’un grand éclectisme, mais en souffre également un peu sans réussir réellement à dresser une ligne directrice qui donnerait un plus grand sens de cohérence. Cependant, la mise en scène est intéressante et recèle de bonne idées qui frappent l’imaginaire (pensons à ce «set carré» pendant le monologue d’un des personnages, à voir!). À son habitude, Patrice Dubois signe une mise en scène fluide qui coule tout naturellement.

Alors que la question référendaire s’est presque effacée du discours public au Québec et que certains aiment faire croire qu’elle est morte et enterrée, cette production nous redit que le désir d’autonomisation et d’émancipation des peuples est une idée qui nous transcende. La pièce, affichée au Quat’sous jusqu’au 23 Mars, vaut la peine d’être vue en ce qu’elle se pose dans ce monde «Alzheimer», comme le rappel de nos luttes et de nos désirs, comme le rappel que cette question continue d’exister malgré tout.

Crédits Photos : Sally Jubb

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *