Le Problème d’Infiltration : La désillusion d’un narcissique

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Marie-Claude Lessard

Alors que la saison estivale du cinéma québécois s’achève avec un box-office reluisant grâce à deux suites policières des plus divertissantes mais inoffensives (Bon Cop Bad Cop 2 et De Père En Flic 2, pour ne pas les nommer), Robert Morin débarque avec un seizième long métrage dense qui risque malheureusement de passer sous le radar du grand public. Même si le réalisateur et scénariste est habitué à cette quasi-indifférence des cinéphiles d’occasion et qu’il n’a pas besoin d’eux pour faire valoir sa démarche artistique ô combien fascinante, la situation s’avère particulièrement injuste ici puisque son Problème d’Infiltration dépeint avec une oppression prodigieuse un profond mal de société : l’obsession du beau.

Pour le chirurgien et cuisiner hors pair Louis Richard (Christian Bégin), tout dans sa vie doit être parfaitement en harmonie avec ses valeurs et faire l’envie de tous : un somptueux manoir, un fils érudit (William Monette), une splendide femme au foyer (Sandra Dumaresq)…Au cours d’une journée en apparence normale, Louis ne peut plus, à sa totale surprise, échapper aux fissures familiales et celles qui menacent littéralement d’inonder son sous-sol. L’irréversible chute vers la folie s’enclenche enfin.

Parsemé de faux plans-séquences à la technique impressionnante et déroutante, ce cauchemardesque conte métaphorique sous haute tension illustre sans complaisance la pression suffocante qu’exerce la perfection. Celle qui fait sauter le bouchon sans prévenir. Morin accouche d’un scénario à la fois soigné et tranchant pour aborder ce sujet d’actualité. Influencé par le cas Guy Turcotte, Christian Bégin incarne le narcissisme avec une ingéniosité qui coupe le souffle. Son travail de recherche porte ses fruits. Ayant enfin une chance de briller au grand écran, il s’abandonne complètement devant une caméra constamment dans sa bulle. Il jongle habilement avec des sentiments contradictoires, manipulant malicieusement les spectateurs avec des larmes de crocodile désemparées. L’exemple le plus probant est la déchirante scène de viol suivie d’excuses pathétiques dans la douche. Sandra Dumaresq affiche alors une vulnérabilité à la fois touchante et frustrante.

Curieux de voir comment évolueraient les idéologies de F.W Murnau et Fritz Lang si servies par les technologies cinématographiques actuelles, Morin s’aventure dans une approche esthétique expressionniste allemande léchée qui déconcertera agréablement ses fervents admirateurs. La froide direction artistique ingénieusement calculée de André-Line Beauparlant se marie merveilleusement à l’ambiance suffocante de l’oeuvre. Aucun répit n’est possible pour le spectateur. La trame sonore angoissante et les constants cadrages serrés confèrent au film une ambiance angoissante encore plus prenante et inquiétante qu’un film d’horreur traditionnel. Ce qui horrifie ici est la honte de l’homme, celle qui se porte envers lui-même lorsqu’il réalise ses incapacités à mener une vie sans revers. Anéanti et dans le déni, il devient un monstre pour son entourage.

 

Dans ce huis clos truffé de longues scènes, les multiples silences, magnifiquement traduits par les tristes regards éteints des protagonistes, dominent. Pour certains, cela peut dénoter un manque de contenu et créer des temps morts. Or, les moments interminables au cours desquels Christian Bégin déambule dans sa maison, s’y croyant encore roi, construisent un suspense haletant. Les montées et descentes dans les escaliers plongées dans la noirceur sont absolument pertinentes car elle suscitent une attente à la fois intrigante et désagréable chez le spectateur qui n’a d’autres choix que de dresser des troublants parallèles avec sa propre existence et choix. La folie culmine dans une finale brûlante qui marquera les esprits longtemps pour son impact psychologique et technique.

Ce film est à l’affiche depuis le 25 août 2017.

Crédits Photos : K-Films Amérique

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