Art : l’amitié subjective

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Marie-Claude Lessard

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Marie-France Lambert amorce sa carrière de metteure en scène par la grande porte du Théâtre du Rideau Vert avec la pièce Art de Yasmina Reza. Avec ce projet, survenu un peu par hasard, la comédienne dévoile un prometteur talent pour la direction d’acteurs. À l’intérieur d’un décor sublimement dépouillé, elle dirige avec minutie et discernement un trio masculin foutrement en forme et généreux qui se met en bouche un texte tout aussi substantiel qui questionne intelligemment l’étrange trahison ressentie lorsque nos opinions sur l’art et l’amitié divergent avec celles des êtres chers.

La prémisse présente trois grands amis de longue date. À l’affût des tendances en matière d’art moderne afin de compenser sa vie de famille ratée,  Serge (Benoît Brière) achète un tableau d’un peintre renommé à 100 000$. Une toile au fond blanc comprenant de fins lisérés blancs transversaux. Tout heureux de la montrer à ses acolytes, Marc (Martin Drainville) et Yvan (Luc Guérin), Serge déchante vite quand il réalise que ses amis méprisent sa nouvelle acquisition. Des interrogations à propos de leur amitié, de plus en plus sur le respirateur artificiel, surviennent alors.

L’écriture assumée et raffinée dénuée de pathos de Reza permet aux spectateurs de s’identifier sans lourdeur aux règlements de compte des trois complices. L’humour à la fois niais et recherché fait mouche chez le public, tantôt hilare tantôt pensif. L’intrigue peut paraître simple, traiter d’une peinture pendant 80 minutes, mais les dialogues recèlent des perles sur les changements de personnalités, l’évolution des valeurs et l’importance accordée à la nostalgie quand vient le temps de mettre ou non un terme à une relation.

Les goûts, ça ne se discutent pas dit l’adage, mais la réalité est tout autre. Pourquoi  tant entretenir ce désir de séduire les autres par le biais nos préférences culturelles, et pourquoi accumuler ces irritantes blessures, que l’on devine futiles après coup, lorsque notre volonté de sortir du moule se résulte en un échec cuisant? La pièce n’apporte évidemment pas de réponses, pour la simple et bonne raison qu’il n’en existe pas, mais exploite le sujet avec une judicieuse authenticité décomplexée qui incite l’auditoire en l’emmenant à revoir sa notion de la tolérance.

Dans ses choix de mouvements et gestes corporels, Marie-France Lambert explore habilement l’espace dépouillé du décor signé David Gaucher. Jeux d’ombres, éclairages éclatants rappelant subtilement les techniques utilisées dans la composition de couleurs, l’omniprésence de murs et accessoires blancs…tout est parfaitement en place pour instaurer une ambiance moderne et juste assez huppée pour déclencher des discussions sur la véritable définition de l’art avec un grand A.

Les comédiens, sans mauvais jeu de mots, excellent à transmettre cette thématique en étant tout simplement au sommet de leur art. Au-delà de la maîtrise du jeu et de l’analyse de texte, on a droit de leur part à un cours sur le naturel au théâtre. Complices et habitués de s’échanger la balle dans le cadre de leur profession (ils sont d’ailleurs la nouvelle mouture de Broue qui partira en tournée dès le mois de juin), les trois hommes s’amusent follement avec le lien inexplicable qui les unit. Toujours en contrôle, ils affichent les failles de leur personnage avec une facilité désarmante. On a l’impression de croquer dans les archives d’une bande d’amis existant réellement. Virtuose des longs monologues verbaux à la prononciation risquée, chacun brille sans ne jamais éclipser l’autre et en étant constamment au service de l’histoire. Du grand art, vraiment.

Ceux qui sont intéressés à assister à cette trépidante et attendrissante joute menée rondement par trois acteurs d’exception peuvent encore se procurer des billets ici.

Crédits Photos : François Laplante Delagrave

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