Fanny et Alexandre : la vie fantasmatique d’un petit garçon

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Catherine Gervais

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Avant de devenir ce monument du 7 ème art, Ingmar Bergman a été ce petit garçon suédois tourmenté par la discipline morale obsessionnelle de son père, un pasteur luthérien. Traumatisé des supplices corporels et châtiments que son père lui infligeait comme des maux nécessaires au repentir, Bergman sublime son vécu dans son art, faisant souvent référence à ces aspects de religiosité écrasante dans ses œuvres. Son imagination qu’il transpose dans ses films le sauve. À cet égard, Fanny et Alexandre se veut autoréférentiel et, comme le rapportent les metteurs en scène dans le programme, : «C’est le jeune Bergman  que nous voyons sous les traits d’Alexandre.»

Alexandre, qui se trouve d’abord dans une famille aimante, chaleureuse et artistique dont les parents dirigent un théâtre, se voit contraint de quitter cette vie après le décès subit de son père. Sa mère, qui tombe rapidement amoureuse d’un pasteur après le décès de son mari, entraine ses enfants avec elle dans cet autre univers froid, sévère et ascétique que le leur nouveau beau-père incarne. Alexandre, qui s’est vu de tout temps comme le héro du film de sa vie, qui parlait de lui à la troisième personne et qui inventait déjà des histoires fantaisistes dans sa tête, se trouve à exacerber ces mécanismes pour s’adapter à son nouveau monde qu’il vit comme un cauchemar.

Félix-Antoine Boutin et Sophie Cadieux réussissent brillamment à transposer sur scène les mécanismes imaginaires d’un petit garçon pour s’émanciper de son quotidien, reflétant l’idée de Bergman que le théâtre réussit à la fois à montrer le monde pour mieux le comprendre et à en faire oublier la cruauté. Certaines idées heureuses, comme celle de remplacer par un mannequin Alexandre qui se fait molester par son beau-père alors que l’acteur se tient à côté et observe la scène, illustrent bien la compréhension très juste du duo de metteurs en scène de la psychologie du personnage qu’ils dirigent.

Cette compréhension de l’œuvre, du monde de Bergman et des personnages qui le composent s’observe d’autant plus dans une direction d’acteurs irréprochable qui nous laisse à voir une distribution sans faille. Sous le couvert d’enfants, Gabriel Szabo et Rosalie Daoust, ne laisseront jamais deviner leur âge réel, se montrant convaincant à chaque instant. Leur duo de frère et sœur est crédible et touchant, tout comme l’est la relation qu’ils entretiennent avec leur père interprété par Steve Laplante, qui se veut tendre, drôle et attachant. Luc Bourgeois concocte un personnage absolument délectable qui nous aurait donné envie de le voir se déployer davantage.

Bien sûr, la transposition d’un film de près de quatre heures sur scène dans une adaptation qui en fait moins de deux doit utiliser certains raccourcis nécessaires. Réussissant à conserver le même fil dramatique que l’œuvre originale, l’adaptation ne réussit cependant pas à bien faire ressentir les montées dramatiques qui expliquent les changements brusques d’attitude de certains personnages. Ainsi, bien que nous arrivons à comprendre pourquoi Alexandre déteste son beau-père, il faut une dose d’imagination supplémentaire en devinant ce qui n’est pas montré pour comprendre toute l’ardeur avec laquelle il le déteste. De la même manière, il peut être difficile pour les non-initiés au film de saisir comment et pourquoi Émilie, la mère des enfants, s’éprend si rapidement d’un homme qu’elle finit par haïr presque dans le même mouvement.

Malgré quelques accros de parcours dans l’écriture, la version scénique de Fanny et Alexandre au Théâtre Denise-Pelletier vaut certainement d’aller à la rencontre de la curiosité qu’elle suscite. L’immense succès cinématographique de Bergman nous fait souvent oublier qu’il était avant tout un homme de théâtre.

Pourtant, Fanny et Alexandre se veut une ode au théâtre et à l’imaginaire. La vie fantasmatique de ce petit garçon, alter-égo de Bergman, nous montre sur scène comment le monde externe est façonné de tout instant, en fait, par tout ce qui se passe dans le monde interne.

La pièce est présentée jusqu’au 23 février. Des billets sont encore disponibles ici.

Crédits Photos : Gunther Gamper

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