Les filles et les garçons à La Licorne : en contrôle ‎★‎★‎★‎★

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Marie-Claude Lessard

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Déclarons-le d’entrée de jeu : la saison théâtrale débute en force en 2020 avec le solo Les filles et les garçons présenté au Théâtre La Licorne jusqu’au 22 février. Traduite par la talentueuse Fanny Britt et mise en musique par Fanny Bloom et Thomas Hébert, l’oeuvre de Dennis Kelly livre exactement la mission première du théâtre : éblouir, bousculer et bouleverser par le biais d’émotions totalement vraies nous ramenant à la plus pure démonstration de la solidarité humaine.

Comme tout bon monologue, Les filles et les garçons agit comme un crescendo en s’entamant dans une ambiance pétillante avant de sombrer dans une effroyable tragédie. Une femme sans nom, brillamment incarnée par Marilyn Castonguay, raconte sa rocambolesque histoire d’amour avec son mari, des premiers mois passionnés jusqu’à l’irréversible déchirure familiale.

La mise en scène sobre mais redoutablement efficace et ingénieuse de Denis Bernard, ancien directeur artistique de La Licorne, laisse planer plusieurs interprétations sur la manière dont se présente à nous cette héroïne anonyme. On pourrait autant penser qu’elle offre un spectacle humoristique qu’une conférence de motivation relatant son existence afin de s’en purger. On a alors droit à une rupture du quatrième mur avec un personnage conscient du public et de ses attentes envers une troublante chute finale. Cette rafraichissante lucidité s’incorpore à merveille au texte truffé de lignes savoureuses, décapantes et poignantes.

Si vous vous informez le moindrement sur Internet à propos de la pièce, vous saurez rapidement de quel rebondissement il est question, alarmantes statistiques en prime. Par contre, pour le bien de votre soirée, il est préférable de ne pas en savoir trop sur le sujet car la pièce, tout au long de ses 110 minutes sans entracte, sème de fausses pistes qui augmentent la portée et le fracas de la conclusion coup de poing. Plusieurs éléments mis en place lors du premier acte reviennent en fin de parcours et changent complètement de sens, ce qui fend le cœur avec effroi.

Les spectateurs s’investissent du début à la fin. Ils rient de bon cœur et s’attachent à la personnalité mordante de cette mère fonceuse, idéaliste et friande de son emploi comme productrice de documentaires. Lorsque le drame éclate, des échos de larmes et reniflements se font entendre à la chaîne. Quand la principale intéressée tente de légèrement dédramatiser sa situation en trouvant toujours le moyen de rire, les spectateurs s’esclaffent faiblement, se sentant trop coupables et secoués. Cet élan de générosité humaine rehausse la sensation de vivre un moment d’art d’exception.

Car, à travers la brutale violence des hommes qui est évoquée, la pièce aborde exactement cela : l’apport des humains dans la société. Le besoin de contrôle. Commettre des atrocités pour conserver ce contrôle, pour prétendre que notre bonheur individuel prédomine. Parlant de contrôle, il y a également la parfaite maitrise dont fait preuve les artisans. Denis Bernard accouche d’une direction d’actrice espacée qui fait la part belle aux mouvements. La pièce d’appartement inclinée en toile de fond apporte un effet de vertige original et impressionnant. Marilyn Castonguay navigue dans ce décor avec une fluidité remarquable. Au-delà de sa prononciation presque sans faille et son débit captivant, elle s’approprie chaque nuance et non-dit que contiennent les lignes. Son jeu n’exagère jamais les émotions. L’actrice interprète l’enthousiasme et la fragilité avec le même sérieux, la même vérité sidérante. Les images élaborées par Kelly nous transportent à l’intérieur de cette famille d’apparence ordinaire avec un réalisme qui coupe le souffle.

Dépêchez-vous de vous procurer des billets pour Les filles et les garçons , car avec l’écho médiatique et le bouche à l’oreille que la pièce suscitera dans les prochains jours, il est fort à parier que toutes les représentations afficheront complet dans un court laps de temps.

Crédits Photos : Suzane O’Neill

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