L’idiot : la face sombre de la bonté

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Marie-Claude Lessard

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Lorsque le Théâtre du Nouveau Monde a annoncé qu’il allait s’attaquer à une toute première relecture du célèbre roman L’idiot de Dostoïevski, nous étions en droit de nous attendre à une adaptation élégante et classique campée dans l’époque du récit, soit le dix-neuvième siècle. Or, il n’en est absolument rien! Jusqu’au 17 avril, le créatif tandem Étienne Lepage et Catherine Vidal se moque brillamment des expectations conservatrices en osant une proposition décalée, survoltée, à la fois contemporaine et quétaine qui fait éclore dans toute sa splendeur et laideur l’humanité émanant de ce texte cruellement intemporel.

De l’aveu même de l’auteur russe, transposer un livre à la scène s’avère pratiquement impossible puisque les deux médiums obéissent à des codes et intentions largement différents. Pour parvenir à un résultat surprenant et satisfaisant, il est alors préférable de complètement se réapproprier l’oeuvre au lieu de chercher à l’imiter. Mantra qu’a appliqué à la lettre Étienne Lepage. Pendant plus de deux ans, l’auteur a dépouillé le roman de plusieurs personnages et de son langage touffu pour le plonger à la réalité québécoise, accentuant ainsi son caractère coloré, sarcastique et magnifiquement brut. Entendre les acteurs prononcer le nom de personnages russes avec l’accent à la Michel Tremblay possède un petit je-ne-sais-quoi de particulièrement jouissif et rafraîchissant. Cette audace paie fortement car elle permet aux spectateurs de mieux se concentrer sur le poignant sous-texte plutôt que sur les enjeux relativement simples et dépassés de l’intrigue.

Cette dernière parait d’abord complexe étant donné ses interminables liens entre les protagonistes et l’ajustement nécessaire aux accents. La sublime princesse Nastassia Flippovna (Evelyne Brochu), violée lors de son enfance par le prince Totski (Henri Chassé) qui était chargé de la protéger, traîne son mal de vivre en envoyant constamment des signaux contradictoires à la plupart des hommes tombés sous son charme. C’est alors que le prince Mychkine (Renaud Lacelle-Bourdon) entre en scène avec toute son innocence et grandeur d’âme causées par la violence de ses crises d’épilepsie. Lui-même obnubilé par Nastassia, il bouleversera tous les sujets qui ne peuvent considérer sa compassion autrement que pour de la faiblesse et de l’idiotie.

La mise en scène dynamique, éclatée et spacieuse de Catherine Vidal se marie parfaitement au texte. Ajoutons à cela l’ablation du quatrième mur qui, une fois le choc passé, donne droit à des interactions grandioses et remarquables avec le public. Le monologue de Renaud Lacelle-Bourdon s’avère franchement percutant et inoubliable pour des raisons qu’il vaut mieux taire ici. La vivacité des couleurs et des textures des costumes d’Elen Ewing, qui en a délicieusement que faire des anachronismes, hypnotise, séduit et rend le tout encore plus unique. Les blocs de marbre en guise de décor contrastent efficacement avec les thématiques abordées et l’état d’esprit du personnage principal.

Ce doux Mychkine étale sa bonté avec une naïveté si touchante et sincère que nos cœurs fondent instantanément. Sa capacité de lire à l’intérieur des autres sidère et nous ramène directement à nos propres travers. Le divertissement profond dénué de toute complaisance théâtrale qui défile devant nous nous submergent de questions sans ne jamais nous assommer. La franche volonté de s’amuser avec les codes établis pour mieux transmettre les délicats messages souhaités transpire tout au long des quelque 130 minutes de l’oeuvre. Le manque de compassion, l’égocentrisme, la souffrance refoulée, les sentiments mélodramatiques contradictoires et la peur qui dictent les réactions exagérées des personnages permettent de savoureux moments oscillant entre absurdité et fragilité. Pareil comme la vie. C’est pourquoi on ne peut pas rester indifférent face à cet Idiot galvanisant et déroutant qui envahit nos cœurs tantôt de perplexité tantôt de légèreté.

La distribution s’amuse follement à l’intérieur de cette revisite risquée, comme l’a d’ailleurs témoigné leurs victorieux cris de soulagement poussés à la fin de la projection médiatique alors que les spectateurs quittaient la salle encore complètement chamboulés et désorientés. Evelyne Brochu se tire admirablement d’affaire pour sa première expérience sur les planches du TNM. Elle prend véritablement son envol lors de l’époustouflante scène finale du premier acte. Elle livre avec de belles nuances la colère, la honte et la démence de son personnage. À ses côtés, Renaud Lacelle-Bourdon démontre encore une fois sa déchirante vulnérabilité. Macha Limonchik hérite des répliques les plus truculentes et les livre avec l’aplomb et la désinvolture qu’on lui connait. L’hystérie de Simon Lacroix ne donne également pas sa place. Quel plaisir de voir ce talentueux acteur gravir de plus en plus les échelons!

Cette production de L’idiot aurait franchement pu se casser la gueule mais tous les risques pris trouvent un équilibre frisant la perfection. En espérant que d’autres classiques subiront le même traitement lors des saisons à venir.

Crédits Photos : Yves Renaud-Théâtre du Nouveau Monde

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