Scènes de la vie conjugale: s’engueuler pour être heureux

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Catherine Gervais

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C’est au printemps 2017 qu’a germé l’idée de mettre en scène au Quat’Sous Scènes de la vie conjugale. James Hyndman et Evelyne de la Chenelière, seuls avec leur chaise face au public, avaient alors prêté leur voix pour la lecture du texte de la plus intime des œuvres de Bergman. Deux ans plus tard, la pièce s’ouvre sur un clin d’œil  à ce qui a préfiguré au spectacle: les deux acteurs entrent, s’emparent d’une chaise et s’assoient sur scène face au public qui attend qu’ils s’exécutent.

James Hyndman est au cœur de cette itération, s’étant investi d’une triple responsabilité dans la conception de ce spectacle. Celui que le Quat’sous présente comme son lecteur en résidence depuis 6 ans signe l’adaptation et la mise en scène, en plus de jouer le rôle de Johan dans cette pièce écrite pour un duo d’acteurs. S’il est toujours périlleux de se diriger soi-même dans son jeu, le comédien quinquagénaire, qui attestait de sa première expérience de mise en scène, s’est peut-être frotté à une pièce qui ne lui a pas permis toute la latitude de s’exécuter dans ce nouveau rôle avec tout le potentiel qu’il aurait pu déployer.

D’un côté, cette adaptation pour le théâtre a cela d’indéniablement original et bien pensé que les transitions entre les différents tableaux, qui se déroulent sur une vingtaine d’années, filment les acteurs se changeant et se maquillant en arrière-scène pendant que la projection de ces images en temps réel sur le mur blanc du logement du couple permet aux spectateurs d’avoir accès aux coulisses de la vie conjugale. L’utilisation de ce procédé offre une perspective intéressante et nouvelle du temps qui passe, en plus d’être une allusion à l’origine cinématographique de l’œuvre, tout comme l’immense cadre installé à l’avant-scène. À tout cela s’ajoute une scénographie très épurée et esthétique où seuls un divan, une table, deux chaises et quelques livres servent à accessoiriser le séjour de Liv et Erland.

Pour le reste, cette présentation des scènes de la vie conjugale souffre malheureusement d’un manque de regard extérieur. Si Evelyne de la Chenelière se déploie habilement dans le rôle de Marianne, cette avocate en droit familial qui veut d’abord plaire à tout prix et qui, finalement, s’émancipe à la fois de ce besoin et de son mari, James Hyndman n’apporte pas la même crédibilité à son personnage. Peut-être que les représentations successives suffiront à apporter plus de nuances et de vulnérabilité à ce personnage au premier abord imbu et intransigeant. Les scènes d’engueulade sont les mieux réussies de la pièce et révèlent toute la passion normalement masquée par leur indifférence et leur retenue. Après les faux-semblants et les demi-sourires, Johan fait tomber ces paroles « Je suis amoureux d’une autre », comme un verdict de condamnation de leur ennui quotidien. Les tensions sont libérées quand ils cassent leur image de perfection et qu’ils osent se disputer. En constatant l’issue de leur couple, on ne peut que comprendre les propos de Marianne qui exprime qu’ils « auraient dû commencer à se battre bien avant »!

Si certains traits de l’œuvre ont vieilli et auraient eu à leur avantage d’être retravaillés un peu dans cette nouvelle adaptation (le mari abandonne ses enfants lorsqu’il quitte sa femme, la femme seule tente de satisfaire aux envies sexuelles de son mari), d’autres reflètent, quant à eux, durement une réalité toujours actuelle dans l’intimité conjugale. Johan et Marianne incarnaient cette image du parfait bonheur. Cette façade fissurée finie cependant par éclater au grand jour et laisse transparaître toute la hargne accumulée par les deux partenaires. Parce qu’avoir l’air heureux et être heureux sont des choses bien différentes, on ne peut que ressortir de cette pièce avec l’étrange constat que dans cette société où l’on prône l’évitement des émotions négatives à tout prix, les taux de divorces sont pourtant plus hauts que jamais…

Crédits Photos : Yanic Macdonald

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