S’ennuyer d’un avenir qui n’a jamais existé

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Marie-Claude Lessard

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Dans le cadre des 50 ans du Centre du Théâtre d’aujourd’hui, le directeur artistique Sylvain Bélanger a décidé d’instaurer à l’intérieur de la programmation actuelle des spectacles exclusifs au cours desquels des artistes ont carte blanche le temps d’une soirée. Lundi dernier, ce fut au tour de la comédienne et metteure en scène Sophie Cadieux de « Passer à l’histoire » (titre de la série spéciale). Elle a profité de l’occasion pour mettre en lumière la bouleversante mais trop souvent négligée poésie de Marie Uguay en compagnie de deux témoins privilégiés de la poétesse : sa tendre cousine Sylvie Léonard et sa petite-cousine Camille Léonard dont elle aurait sans doute été fière.

Dans un décor épuré composé d’une petite table en bois au milieu de la scène, le trio d’actrices s’est adonné à un jeu de hasard en pigeant des photocopies de poèmes, de souvenirs et d’extraits de journaux intimes pour les livrer humblement et avec sensibilité aux spectateurs. Des vidéos d’archives et de courts entretiens abordant des thématiques chères à Marie Uguay ont complété le tout. Ces segments préparés ont donc pris forme dans une formule délicieusement spontanée qui a contribué à rehausser le caractère unique de la soirée.

En rendant hommage à une amoureuse des mots et des désirs s’y découlant, Sophie Cadieux souhaitait traiter de filiation entre les générations, ce qu’elle a réussi avec brio. Non seulement les regards mère/fille que se lançaient Sylvie et Camille faisaient fondre, mais leur attachement différent mais tout aussi profond envers une inspiration familiale permettait de découvrir une autre facette de la vorace vérité de celle qui nous a tragiquement quittés le 26 octobre 1981, ravagée par un cancer des os.

C’est une  touchante Sylvie Léonard à la voix habitée, magnétique et fragilisée qui a dévoilé naturellement et avec fierté l’innocence de l’enfance, les premiers balbutiements d’une révolte féministe, la culpabilité émotive liée au deuil et à la rage de vivre s’y rattachant.

À ses côtés, sa fille, absolument attachante dans sa nervosité, a matérialisé les répercussions du vide laissé par une icône disparue sur la nouvelle génération tout aussi perdue et déterminée à changer le monde. L’exposé oral sur Marie que Camille a fait à l’école primaire alors que la plupart de ses camarades avaient opté pour José Théodore était l’exemple le plus probant et adorable de cette démonstration. Souvent isolée sur le côté, Sophie Cadieux guettait admirativement, les yeux remplis d’étincelles et d’idées. Sa passion et sa bonne humeur s’harmonisait à merveille avec l’émotion intime qui envahissait la salle. 

L’incroyable talent d’Uguay nous percutait. Sa cruelle intemporalité nous sidérait. Immanquablement, on s’imaginait l’évolution de la plume de Marie , mais comme l’a si bien révélé Sylvie Léonard, en étouffant habilement quelques sanglots , : S’ennuyer de Marie, c’est s’ennuyer d’un avenir qui n’a jamais existé. Beau et poignant. 

Crédits Photos : Maryse Boyce

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