Les enivrés: l’alcool au service de la vérité

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Catherine Gervais

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14 personnages ivres du début à la fin, interprétés ici par 10 acteurs, se retrouvent dans des saynètes entrecoupées, allant d’une fête entre amis,  à un enterrement de vie de garçon et à des rencontres inopinées dans des ruelles. Les levés de coude, tantôt joyeux tantôt désespérés, accompagnent les bagarres, les insultes, les révélations chocs et les moments d’absurdité: on y retrouve tous les ingrédients du théâtre russe!

Ivan Viripaev, coqueluche du théâtre russe contemporain, propose un texte mordant, satirique et cinglant qui tente d’explorer les thèmes dramatiques récurrents de la vérité, de son éclatement et de ses dissimulations, et des illusions qui existent dans notre rapport aux autres. La singularité de la proposition de l’auteur quant à ce thème repose sur l’adoption d’un style dépouillé, circulaire et répétitif qui force le spectateur à entendre ce qui est dit au-delà des mots. Ce procédé livre ses résultats en permettant des scènes hilarantes sans ne rien leur enlever de leur profondeur et de leur intelligence.

Si l’auteur nous dit que le ”Seigneur Dieu parle à travers les enivrés”, il nous faut bien entendre que l’alcool semble être ici mis au service de la vérité. Un des attraits de cette pièce réside certainement dans ces révélations canons que les esprits trop embrouillés par l’alcool transforment souvent en banalités, dépouillés des grands drames que ces dévoilements déploieraient normalement. Cette particularité amène des questions intéressantes: la vérité doit être nécessairement éclatée avec fracas? Que risque-t-on réellement de ces révélations? Annoncée dans le programme, la perspective du metteur en scène sur le texte éclaire ces questionnements de fond en y voyant une ”tentative de vérité absolue au risque de malmener les hypocrisies qui cimentent notre rapport aux autres”. Aussi, nous amène-t-il à vouloir ”faire de ses fragilités le paysage d’un nouveau monde libre”. La vérité pour être libre, donc.

Le talentueux Florent Siaud qui s’était déjà frotté à Viripaev dans le passé (Illusion) signe, à son habitude, une mise en scène hors paire. Habilement dirigés, ces corps faussement imbibés d’alcool sont constamment positionnés dans un déséquilibre esthétique sans qu’aucun geste ni émotion ne cède à la caricature. L’impressionnante brochette d’acteurs se livre à ces élucubrations de façon sentie et convaincante. Notons la performance particulièrement généreuse de Maxime Denommée en futur marié aux oreilles de lapin et tutu rose, ou celle encore de Dominique Quesnel qui réussti brillamment l’ingrate tâche de jouer un macho saoul habillé en costume d’ours… De chacune des performances se dégagent un sentiment de pathétisme touchant, une humanité certaine. À cela vient s’ajouter le choix intelligent de sobres décors qui n’alourdissent, ni ne nuisent en rien aux nombreux changement de scènes que commandent cette pièce.

En reprise au Prospéro jusqu’au 28 septembre seulement, la pièce vaut certainement de se révéler aux spectateurs qui n’auraient pas eu la chance d’y assister déjà.

Crédits Photos : Nicolas Descôteaux

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