Souveraines : la guerre d’une femme

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Catherine Gervais

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Pour remplacer le projet initial d‘Othello que la troupe de théâtre amateur de l’Esturgeon devait monter, ses membres se livrent à l’exercice d’un vote démocratique opposant l’idée de Phil (Sébastien Dodge, tyrannique et impétueux) d’adapter la colossale œuvre des Rois maudits sur scène à celle de Maïa (Rose-Maïté Erkoreka , touchante et habitée) de s’engager dans la présentation d’un texte inédit de sa conception sur les reines de l’Histoire. Malgré la victoire au suffrage de Maïa, c’est la proposition de Phil qui s’impose, veto de metteur en scène et ego démesuré trompant la balance. D’abord soumise et résignée, noyant son chagrin d’injustice dans l’alcool, c’est le bras brandi et la rage au cœur que Maïa se lance dans la dénonciation de l’usurpation de pouvoir dont elle a été victime. La guerre est alors déclarée.

Rose-Maïté Erkoreka campe donc ingénieusement l’intrigue de son premier texte à l’intérieur d’un univers social qu’elle connait particulièrement bien, celui d’une troupe de théâtre. Véritable champ de batailles d’ego, d’alliances et de trahisons, la salle de répétition prête ses tréteaux à cette habile mise en abîme de l’auteure qui s’en sert pour aborder le thème du pouvoir au féminin. Pour attaquer ce sujet dont on peut presque passer de rappeler la pertinence tant elle va de soi, le texte évite heureusement certains pièges. D’abord, celui du clivage entre hommes et femmes, certaines soutenant invariablement le clan de Phil et certains légitimant sans conteste la victoire et le talent de Maïa. Ensuite, celui du désir des femmes de remplacer les hommes, l’auteure pétitionnant pour un pouvoir des femmes exercé dans toute sa sensibilité et féminité plutôt qu’un pouvoir masculin assumé par des femmes «aux grosses couilles» qui ne ferait que changer d’apparence en restant fondamentalement le même.

Pour s’appuyer dans sa démarche, l’auteure saupoudre généreusement son texte de citations provenant de discours de femmes de pouvoir, allant d’Élisabeth 1re à Pauline Marois. Si, au début, les images d’archives de ces discours qui coiffent la scène de temps à autre ne semblent pas s’imbriquer parfaitement dans l’ensemble et paraissent un peu comme un collage forcé, c’est dans la seconde partie de la pièce qu’elles prennent véritablement tout leur sens. L’actuel et le passé viennent se rejoindre et s’harmonisent tout à coup parfaitement alors que le spectre d’une reine passée tout droit sortie du texte de Maïa vient lui rendre visite dans son sommeil. L’auteure donne des allures shakespeariennes à son œuvre en reprenant à son compte des personnages féminisés que l’on reconnait d’Hamlet et de Macbeth. La profonde transformation du personnage de Maïa, passant de la comédienne fragile à la confiance précaire vers la reine glorieuse et cheffe de guerre, se reflète avec virtuosité dans la mise en scène exquise de Marie-Josée Bastien. Les costumes, les éclairages, la musique, les décors et les autres personnages subissent tous cette même transformation vers l’élégance et le prestige d’une reine en devenir.

D’ailleurs, côté musical, on ne peut manquer de souligner le magnifique chœur du Chant d’un patriote arrangé brillamment par Laurier Rajotte qui prête le sens de ces vers aux propos de la pièce. Les costumes sélectionnés par Marc Sénécal sont simples et sublimes également, particulièrement la robe de Maïa, rappelant une armure qui  incorporerait en elle toute la grâce et le raffinement d’une souveraine. Bien que les autres personnages manquent légèrement de substance, Amélie Bonenfant, Anne-Marie Levasseur, Lise Martin, Éric Paulhus et Simon Rousseau se mettent au service de l’œuvre efficacement et en toute complicité.

Après cette pièce et la transformation émouvante du personnage qui se lève debout pour prendre ce qui lui revient de droit, on ne peut qu’espérer que cette envie de transformation anime également le cœur des femmes de notre société et pourquoi pas de la société entière. Quand on entend l’auteure nous dire que Pauline Marois fait maintenant des confitures et qu’on réécoute le discours d’Hillary Clinton à la suite de sa défaite de la présidentielle de 2016, on ne peut que s’émouvoir tristement de ces rendez-vous manqués avec l’Histoire…

Crédits Photos : Bruno Guérin

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