À toi, pour toujours, ta Marie-Lou

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou – Chronique de la violence ordinaire

Plus de cinquante ans après sa création, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, revient sur les planches du Théâtre du Rideau Vert. Œuvre phare du répertoire de Michel Tremblay, ce drame est d’une troublante actualité avec six féminicides, au Québec, depuis le début de 2026. Un chiffre attestant des violences domestiques, en recrudescence, ici comme ailleurs.

Dans ce contexte, la pièce expose une relation gangrénée par divers abus. Le public entre ainsi dans l’intimité d’une famille dysfonctionnelle de la classe ouvrière. Dès le lever du rideau, la salle devient la caisse de résonance émotive d’un huis clos oppressant. Et durant 1h20, le spectateur retient son souffle, la boule au ventre. La mise en scène d’Henri Chassé nous garde captifs du début à la fin, témoin d’un ménage en polycrise dans une maison en ruines. L’abolition du quatrième mur nous place au cœur de l’histoire, grâce à une scénographie réaliste.

© Danny Taillon

LES FANTÔMES DU PASSÉ

Sur scène, deux sœurs se retrouvent dans la maison de leurs parents pour évoquer leur enfance traumatique. Si après dix ans, Carmen a tenté de refaire sa vie loin de leur passé douloureux, Manon vit recluse avec ses vieux démons. En exhumant leurs souvenirs, elles ravivent leurs blessures par la voix des défunts.

À toi pour toujours, ta Marie-Lou repose sur un quatuor de personnages prisonniers d’un même espace. Une cuisine, sombre et exiguë, sert de point d’ancrage entre deux époques distinctes. Sans jamais se croiser, les parents et leurs filles sont réunis dans un continuum temporel où le passé hante le présent. Cet effet de superposition renforce le jeu de la distribution qui se partage la même partition.

© Danny Taillon

L’air hagard, les traits tirés, Madeleine Péloquin (Marie-Louise) livre une performance à fleur de peau d’une mère au foyer usée par l’anxiété. La physicalité de son jeu atteste du poids de sa charge mentale. Mais sa dénonciation du patriarcat sort des clichés du genre, subtile référence au mouvement de Front de libération des femmes au début des années 1970.

L’œil torve, Michel Charrette habite son personnage d’une force brute, presque animale. Son Léopold mord à chaque réplique, pur produit de la masculinité toxique. C’est un alcoolique à bout de nerfs pour qui la violence est un exutoire. Charrette renforce en cela les enjeux mentaux de son rôle, grâce à l’intensité de ses regards et de ses noirs silences. Cette dimension apporte des nuances à ce mari/père qui vit dans la misère, sans pour autant excuser ses accès de rage.

© Danny Taillon

UN DRAME HUMAIN

La dynamique de la pièce est semblable à une tragédie grecque. La fatalité décrite par Tremblay est une forme de bagage génétique où la communication est mise en échec par la solitude et l’enfermement.

D’où l’impossible réconciliation entre les deux sœurs. Catherine Paquin Béchard (Manon) est méconnaissable en cadette puritaine, paralysée par la souffrance et la culpabilité. À l’inverse, Rose-Anne Déry est une Carmen plus flamboyante qui a choisi de se reconstruire, malgré les stigmates du passé.

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou est un drame humain qui révèle l’influence des structures sociales sur plusieurs générations. La traduction de la pièce en une trentaine de langues témoigne donc de son universalité, la famille nucléaire restant un marqueur identitaire.

 

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