L’Orestie ouvre la 75e saison du TNM avec une œuvre incontournable du théâtre grec. Alice Ronfard adapte le classique d’Eschyle en interrogeant l’impact des tragédies personnelles sur le collectif.
Sur scène, on ne change pas une formule séculaire, qui inspirera notamment la populaire série Game of thrones. La malédiction des Atrides décime toute une famille dans un bain de sang. En sacrifiant sa propre fille, Agamemnon déclenche la fureur de Clytemnestre qui tuera son mari à son tour. S’en suivra le parricide, Oreste devenant lui-même l’assassin de sa mère.
Cette spirale funeste repose sur une série de dominos qui s’abattent les uns sur les autres. Mais à ce déchaînement des passions, Alice Ronfard propose un maillage tragique sur les stigmates de la violence.

FEMMES À L’HONNEUR
Tout part d’un crime originel : le féminicide d’Iphigénie, mise à mort au nom de la raison d’État. Un mal nécessaire pour prendre la mer et partir à la guerre. Du moins, c’était la vision transmise par le mythe.
Cette Orestie 2.0 rompt avec la tradition grâce à sa relecture singulière. La pièce expose comment un deuil écrasant finit par s’abandonner à une justice domestique, sans autre forme de procès. Clytemnestre y transforme le foyer conjugal en tribunal et le meurtre de son époux en sentence. Son geste n’est donc plus une pulsion purement meurtrière, mais davantage une réponse directe à l’impunité du patriarcat.
Violette Chauveau est une braise incandescente pour un rôle multifacette. Derrière la façade froide de la reine, la comédienne nous révèle une épouse accablée par le chagrin. Une mère brisée par le deuil qui peine à survivre dans l’indifférence générale. Le récit de la mort d’Iphigénie est d’ailleurs un moment poignant qui cristallise ce douleur point de rupture. Car au-delà du simple monstre, Chauveau touche à l’humanité d’un rôle complexe.
La pièce tend à revaloriser la place des femmes pour mieux faire entendre leur voix. Évelyne Rompré est une Électre bouillonnante de rage, malgré un jeu parfois excessif. Quant à Rachel Graton, elle hérite du double rôle de prophétesse maudite (Cassandre) et de médiatrice divine (Athéna). Choix hautement symbolique, passant d’une réalité ignorée à une vérité reconnue.

LA FORCE DU NOMBRE
Dans l’Orestie, la dimension collective est aussi un rouage important de la tension dramatique avec une trentaine d’interprètes et trois musiciens sur scène. Voilà un autre élément original de cette adaptation.
Véritable fil rouge, le chœur devient le témoin et l’écho du chaos permanent. Un balai en perpétuel mouvement qui compense la nudité du décor. Ce dépouillement assume de se concentrer sur le jeu plutôt que sur des éléments superflus. Ce manque de repères visuels pourra sembler austère. De même que la rigueur des tableaux.
Dans une pièce de 3h30, l’émotion est ainsi diluée au profit d’un esthétisme stylisé qui provoque à l’occasion des ruptures de ton et d’étonnantes réactions. Des rires parcourent la salle là où la partition tragique ne le suppose pas. Le burlesque peut certes alléger le propos, seulement il prend le risque de nous éloigner du drame intime des personnages.
Malgré tout, l’Orestie impressionne par sa relecture brillante d’une œuvre réputée difficile. C’est une fresque ambitieuse qui propose une réflexion sur les violences et notre responsabilité collective pour y faire face.
