Boite noire - critique Thomas Campbell

Boîte noire – Une vision futuriste transgressive

Boîte noire amorce la saison hivernale de Duceppe avec une troublante dystopie. Catherine-Anne Toupin imagine un futur spéculatif dans lequel une programmation neuronale prétend corriger nos failles pour nous rendre plus performants.

Sur scène, l’entreprise Essor offre à ses clients de les affranchir de leurs traumas passés. Il suffit pour cela d’entrer dans une machine qui élimine tout réflexe conditionné. C’est alors l’occasion de devenir la meilleure version de soi-même. Si le projet tient ses promesses, il ne tarde pas à avoir des effets inattendus.

Boîte noire propose une réflexion transhumaniste à l’ère où l’IA bouscule notre rapport au monde. La question est de savoir jusqu’où cette quête peut nous mener et surtout quel est son prix pour y accéder (humain, moral et social).

Ce huis clos est une référence assumée à la série Black mirror où la technologie se retourne contre les usagers qu’elle prétendait servir. Ici, la machine prend des allures de cube menaçant dans un laboratoire aseptisé. Un décor volontairement anxiogène dont Justin Laramée se sert parfaitement dans sa mise en scène.

Boite noire - critique Thomas Campbell
© Danny Taillon

La dynamique de la pièce repose sur un duo de scientifiques. D’un côté, Catherine-Anne Toupin (Éliza Williams) incarne une dirigeante visionnaire jusqu’au-boutiste. Sa performance est fébrile, parfois même enfiévrée, sur le fil ténu de la raison. De l’autre, Vincent‑Guillaume Otis (David) interprète son frère dont les doutes et la vulnérabilité se heurtent à la dimension éthique du projet. Ils offrent un bel équilibre de figures opposées et complémentaires.

Boîte noire met également en lumière un camp de réfugiés dont la main‑d’œuvre sert de chair à canon pour nourrir des algorithmes. Victor Andres Trelles Turgeon (Andrés), Aimé Tuyishime (Tendaji) et Madeleine Sarr (Laïla) donnent à ces rôles une profonde humanité nous rappelant que tout progrès technologique s’accompagne souvent d’une exploitation invisible.

Quant à Lamia Benhacine (Nadia Salamé), elle est à l’image de toute bonne journaliste d’investigation, incisive et frontale. Ce rôle est un rouage important dans ce mécanisme tragique qui transforme les personnages en rats de laboratoire.

Boite noire - critique Thomas Campbell
© Danny Taillon

Une vision futuriste lucide

Boîte noire est une œuvre dense qui dissèque notre obsession de contrôle. Or, comme le mythe de Pandore, cette invention libère les maux qu’elle espérait contenir. Au lieu de les guérir, elle finit par les décupler.

La pièce fait office en cela d’avertissement : le cerveau n’est pas un système électronique dont on peut corriger les bugs. Vouloir dompter le subconscient reviendrait à effacer les signes distinctifs de notre humanité.

À travers sa vision futuriste, Catherine-Anne Toupin observe l’avenir avec une lucidité chirurgicale. La pièce est une œuvre d’anticipation percutante, une expérience théâtrale comme on en voit peu. En 1h35, le public est confronté à un scénario vraisemblable, loin de la science-fiction d’une galaxie très lointaine. Secoué, on sort de la pièce en s’interrogeant sur les prochaines percées de l’IA et de ses potentielles dérives. C’est d’ailleurs la force de chaque spectacle de Toupin, offrir un espace de création engagé sur des enjeux contemporains.

 

Boîte noire
Chez Duceppe, jusqu’au 22 février
Texte : Catherine-Anne Toupin
Mise en scène : Justin Laramée
Avec : Lamia Benhacine, Frédéric Blanchette, Émilie Gilbert, Nina Laramée, Madeleine Traversy, Vincent-Guillaume Otis, Madeleine Sarr, Aimé Shukuru, Catherine-Anne Toupin et Victor Andres Trelles Turgeon

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