Francesca Trop et sa vision des grands procès du monde

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Stéphanie Payez

En mars dernier, l’artiste peintre et autrice Francesca Trop a dévoilé le livre Ces grands procès qui ont changé le monde où l’artiste raconte à travers des œuvres et des textes des moments marquants de l’histoire. En mettant en lumière des personnages historiques tels qu’Adam et Ève, Jeanne D’Arc, Mandela ou encore Galilée, Francesca Trop montre une nouvelle façon de s’intéresser à l’histoire. Un livre fascinant pour lequel nous avons échangé avec l’artiste afin qu’elle puisse nous raconter le processus créatif de ce nouveau projet.

Vous avez publié le livre Ces grands procès qui ont changé le monde où vous y mélangez peintures et textes. Comment vous est venue l’idée de vous pencher sur ces 24 procès précisément en y apportant votre touche personnelle ?

L’idée d’étudier ces procès m’est venue après avoir donné une conférence sur le mon premier livre, Esprits juridiques -Mythes et symboles du monde juridique.  Une des participantes m’a alors demandé si j’étais familière avec le livre du professeur Woods The fall of the priests and the rise of the lawyers.  Je ne le connaissais pas, j’ai immédiatement téléchargé ce livre sur mon Kindle et en parcourant le résumé, l’idée s’est imposée de peindre des procès importants.

J’étais emballée par ce projet de représenter les grandes histoires, souvent mal connues, des procès qui ont marqué la société.  Je me suis donnée comme défi d’en extraire le message social qu’ils contiennent :  l’échec de la justice qui n’a pu empêcher l’Holocauste (Nuremberg); la foi de Jeanne d’Arc qui lui a permis de diriger l’armée du roi de France; le procès de Jésus de Nazareth, central dans la création de la religion chrétienne qui a profondément marqué l’Occident, etc.

Dans un deuxième temps, après avoir peint une demi-douzaine de procès choisis pour le pur plaisir d’illustrer ces grandes idées, j’ai réalisé qu’un thème connectait les tableaux et que j’étais en fait en train de peindre une histoire des droits de la personne.  C’est alors que j’ai eu l’idée de construire un livre et que j’ai approché les éditions du passage pour leur demander si mon projet les intéressait.

Est-ce que ce sont les peintures qui vous inspirent les textes ou les textes qui vous inspirent la peinture ?

Chez moi, l’envie de créer vient toujours du désir de peindre.  Le texte est un produit dérivé des tableaux.  Au cours des dernières années, j’ai réalisé qu’écrire des livres fait partie intégrante de ma démarche d’artiste. Les histoires fortes m’inspirent des images, des couleurs, des compositions.  C’est une fois que je commence à les peindre que j’ai envie de mieux connaitre mon sujet.

Je multiplie alors les recherches (lecture des procès, mais aussi des essais, romans, pièces de théâtre ou films réalisés à propos des procès même ou de la thématique abordée) qui m’inspirent toutes sortes de croquis.  Je me plonge à chaque fois dans l’atmosphère du procès pour en ressentir les émotions.  Je reviens ensuite aux tableaux pour les modifier si nécessaire.  Le tableau de Nuremberg, par exemple, est le premier que j’ai peint et le dernier que j’ai terminé, deux ans plus tard, en apportant une série de changements.  La distance entre les croquis et les tableaux du libre illustre bien cette démarche.

Comment avez-vous fait la sélection de ces grands personnages ayant marqué l’Histoire ?

J’ai commencé par peindre les procès qui me touchaient personnellement et m’inspiraient des images fortes.  Nuremberg, puis Dreyfus, parce que la quasi-totalité de ma famille paternelle a été exterminée lors de l’Holocauste.  Le procès sur le 3e genre en Inde, parce qu’un de mes enfants est trans.  Le procès de Jésus, parce que je suis habitée par la culture juive du côté de mon père et catholique du côté de ma mère.

Dans un second temps, j’ai réfléchi à la structure d’un livre et j’ai alors dressé une liste des droits de la personne que je souhaitais représenter.  J’ai alors été chercher pour chaque thème (esclavage, racisme, droit des femmes, des enfants, des personnes homosexuelles, des personnes trans, des premières nations, l’avortement, le droit de recevoir l’aide médicale à mourir…) le procès qui me semblait le mieux incarner les idées à débattre.  Pour certains sujets que je connaissais mal, comme le droit des autochtones, j’ai demandé à des amis experts en la matière de me suggérer des procès et j’ai choisi celui que j’avais le plus envie de peindre.

Chacun de ces personnages ont accompli de nombreuses choses au sein de l’Histoire. Comment avez-vous déterminé ce qui était important de dire sur chacun d’eux ?

Le passage devant un tribunal force les parties à simplifier au maximum leur discours.  Ce sont les avocats qui choisissent quels faits présenter aux juges, et c’est à partir de ces informations réduites que les jugements sont prononcés.  Le travail était donc déjà fait pour moi en ce qui concerne les faits en jeux :  c’était ceux se rapportant aux procès et qui avaient été déterminants pour faire avancer la société.

Pour Mandela, par exemple, j’illustre que le droit de vote a été accordé aux Noirs en Afrique du Sud peu après sa sortie de prison.  C’est aussi le droit de vote qui est illustré dans le tableau sur la militante féministe Susan B. Anthony, qui arrive comme un OVNI au-dessus d’une foule paniquée.

Mon défi était de capturer en une seule image une synthèse des faits principaux, tout y ajoutant les questions de droit abordées. Par exemple, je représente Galilée flottant dans le ciel avec un téléscope, au-dessus d’une cathédrale, pour montrer que ce savant s’est élevé au-dessus des règles de l’Église pour privilégier une observation directe du cosmos.  Le procès sur l’avortement montre l’opposition entre les avortements clandestins dangereux (illustré par les cintres), le droit de recevoir des soins médicaux appropriés (illustré par une infirmière et la croix rouge) et la brutalité de l’État, illustrée par un policier armé.  Chaque procès a fait l’objet d’une longue réflexion pour que j’arrive à identifier les symboles que je souhaitais peindre.

Pensez-vous que vos réflexions ont renforcé votre fascination envers ces personnages historiques ?

Je vais peut-être vous étonner, mais l’histoire qui m’intéresse le plus dans tous ces procès est celle d’Adam et Ève.  Ce mythe fondateur est celui qui me fascine en ce moment.  J’ai commencé à explorer en peinture le thème de la création de l’humain dans différentes sociétés et comment la création de la femme est souvent perçue comme n’ayant pas la même importance que celle de l’homme.  On parle de mythes ayant des milliers d’années, qui éclairent les problèmes d’aujourd’hui, entre les #metoo et les féminicides. C’est fascinant.

Vos textes sont accompagnés d’une esquisse en vert qui est d’ailleurs la couleur prédominante de votre livre. Pourquoi avoir choisi cette couleur ? Qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?

L’intégration des croquis et le choix du vert sont deux décisions qui viennent de mes éditrices.  Les croquis sont des instruments de réflexions, de simples esquisses que je n’avais pas pensé à insérer dans le livre. Je trouve que c’était une très bonne idée de leur faire une place.  Je n’ai aucune relation particulière avec la couleur verte.

Selon vous, est-ce qu’apprendre l’histoire et ses personnages marquants par le dessin serait une belle manière de renforcer l’intérêt des jeunes ?

Je l’espère!  L’Histoire ne devient intéressante que lorsqu’elle nous rejoint émotivement, lorsqu’on comprend que ce n’est pas qu’une série de mots dans des livres d’école.

Les procès montrent que ce sont des vies humaines qui sont au cœur des changements sociaux.  On peut s’attacher aux personnages une fois que leur existence devient plus concrète, plus réelle.  Je pense que c’est un des pouvoirs de la peinture, insuffler de la vie dans un récit, aider à le retenir.

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