La parfaite victime : honteux système judiciaire ★★★★

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Marie-Claude Lessard

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L’affiche de La parfaite victime, au cinéma dans 43 salles au Québec dès le 30 juin, intrigue par son intensité. Une femme portant un discret sifflet doré au cou est muselé par un avocat. Après avoir reconnu le visage de la comédienne Lily Thibeault, les noms des journalistes Monic Néron et Émilie Perreault frappent de plein fouet.

Il ne s’agit pas d’un long-métrage de fiction, mais bien d’un documentaire sur les failles du système judiciaire envers les victimes d’agressions sexuelles (dont Lily Thibeault) et ce qu’elles doivent faire et être pour avoir une minime chance de gagner leur procès. Et le portrait dépeint est si percutant, révoltant, frustrant et honteux qu’il nous fait réaliser véritablement l’urgence de changer les lois.

Tristement nécessaire, La parfaite victime est le fruit d’un dur labeur de plus de trois ans et demi pour Néron et Perreault qui en signent également la réalisation. La dénonciation d’inconduites sexuelles ainsi que le mouvement #MeToo font beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux et dans les médias depuis les dernières années, mais les victimes qui portent plainte au criminel, même si l’opinion publique leur conseille majoritairement de le faire au lieu de dénoncer sur Internet, sont celles qui perdent le plus au change. Dans les derniers mois, des personnalités connues dénoncées ont été acquittées alors que bien des victimes se font crucifier sur les réseaux sociaux sous prétexte qu’il existe une bonne raison pour justifier l’agression.

Détruire ce préjugé insensé est la principale intention du documentaire de 90 minutes. Il est grand temps que les victimes ne se sentent plus coupables et honteuses. Pour mieux illustrer la réalité, Monic Néron et Émilie Perreault donnent la place à des victimes courageuses et de tous les âges qui dévoilent sans censure non seulement leur agression mais aussi et surtout leur traumatisante expérience au sein du carcan judiciaire.

On se sent tellement impuissants, choqués et peinés devant ces femmes et ces hommes qui ont vécu des atrocités qu’on a envie de les étreindre, de leur crier qu’on les croit et les remercier de parler afin que de véritables changements se réalisent enfin.  Devant ces touchants témoignages, il est impensable de penser que les juges, les criminalistes, les procureurs et les avocats veulent mettre en doute leur vérité sous prétexte que les  »preuves » ne sont pas assez solides. Et pourtant…

Les entrevues avec les professionnels des tribunaux nous font clairement nous demander s’ils le sont véritablement. On savait que le système avait de grosses failles, mais ce documentaire montre à quel point il est inhumain et qu’il ne sert qu’à servir des hommes qui entretiennent des préjugés sur les victimes d’agression et qui considèrent ces dernières un peu comme des trophées de chasse. Certains avocats ne cachent même pas leur fierté d’avoir réussi à acquitter tous leurs clients accusés d’agressions sexuelles. D’autres osent même affirmé que la victime aurait dû savoir les intentions de son agresseur en acceptant de l’accompagner dans son chalet.

Heureusement, d’autres personnes œuvrant dans le monde judiciaire montrent plus de remords face à certaines injustices mais conservent leur optimiste quant à la possibilité de réussir d’avoir dans un futur proche un tribunal spécial pour les victimes d’agressions sexuelles.  Devant toutes ces confidences qui se vautrent dans la contradiction et l’illogisme, Émilie Perreault et Monic Néron, tout en n’ayant jamais peur de poser des questions qui confrontent, gardent leur sang-froid et montrent rarement leur réaction. Leur éthique est admirable, car les propos que renferme ce documentaire donnent bien souvent l’envie de garocher du pop-corn sur l’écran …

Mitrailler les victimes de questions farfelues et insensibles comme Quelle est la couleur des rideaux dans la pièce où a eu lieu l’agression? jusqu’à ce que l’angoisse et la nervosité fassent jaillir des propos contradictoires est l’une des principales stratégies utilisées par les avocats pour semer un doute raisonnable chez le juge et le jury. Pour compliquer davantage les critères que  »doit » posséder une victime pour être parfaite aux yeux d’un système tout sauf parfait.

Cette fameuse notion d’hors de tout doute raisonnable qu’on entend à touts vents donne d’ailleurs lieu à la scène la plus marquante, pathétique et ridicule du film. Différents professionnels dans le domaine judiciaire tentent d’expliquer clairement ce que signifie le doute raisonnable sans succès. Certains cherchent dans le dictionnaire, d’autres sortent des formules préfabriquées. Ce segment fait crouler de rire, mais d’un rire jaune agrémenté d’un roulement des yeux exaspéré et fâché. Quand le monde judiciaire ne peut même pas expliciter de manière concise et limpide une des fondamentalités  de son système, c’est qu’il y a vraiment du ménage à faire…

Au-delà des révélations et des situations qui poussent spontanément à exprimer sa rage vocalement, le film marque aussi par sa finale déchirante et son sens du cinéma. Monic Héron et Émilie Perreault montrent l’étendue de leur talent et leur expertise en journalisme d’enquête en dressant un intéressant parallèle avec le docu-fiction Mourir à tue-tête d’Anne-Claire Poirier datant de 1979. La cinéaste adressait un sujet tabou, le viol d’une femme, en soumettant une solution saugrenue qui pourrait sauver toutes les victimes, solution qu’on se réserve de dévoiler pour ne pas gâcher la saisissante conclusion. Disons simplement que la trame sonore de Benoît Pinette (Tire le coyote) traduit merveilleusement l’effet oppressant de la scène, scène qui peut littéralement faire perdre le souffle pendant quelques secondes.

Après les documentaires-chocs Les voleurs d’enfance, Québec sur ordonnance et Dérapages , tous de Paul Arcand et présentés en grande pompe au cinéma, la productrice et présidente de Cinémaginaire Denise Robert récidive donc avec La parfaite victime. On ne peut que se réjouir qu’un documentaire québécois jouisse d’une aussi belle visibilité car, rien de mieux qu’une salle obscure, sans aucune distraction extérieure, pour être pleinement investi dans une histoire qu’on aurait peut-être consommé furtivement autrement, car on en a marre d’entendre parler du sujet.

Cela étant dit,  la victoire de Sébastien Rose pour son documentaire Les Rose dans la catégorie Prix du public au plus récent gala Québec Cinéma démontre l’intérêt des cinéphiles d’ici d’avoir accès sans filtre aux coulisses de sujets importants qui définissent notre société d’aujourd’hui. 

Malgré son sujet lourd et décourageant, La parfaite victime possède tout de même une dose d’espoir. L’espoir que la honte change de camp pour de bon. Ne serait-ce que pour qu’il crée un impact véritable dans le monde judiciaire et que le système commence enfin à changer, ce documentaire doit absolument être vu, préférablement avec quelqu’un de confiance qui peut apporter du soutien après le visionnement.

Crédits Photos : Les Films Séville

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