Que notre joie demeure – La chute d’une icône, le sacre d’Anne Dorval

Que notre joie demeure arrive en fanfare au TNM avec l’adaptation du roman à succès de Kev Lambert (Prix Médicis 2023). Laurence Dauphinais et Maxime Carbonneau y offrent une vision décapante d’un capitalisme sauvage, sources de gentrification et de déshumanisation.

Sur scène, Céline Wachowski est de retour à Montréal pour édifier le siège social d’une multinationale. En quarante ans de carrière, il s’agit d’un premier mandat ambitieux dans sa ville natale. Les Ateliers C/W sont donc fiers d’être associés au projet.

Mais ce dernier est pris rapidement dans une controverse. On accuse Wachowski d’embourgeoiser un quartier vulnérable, en plus de servir les intérêts d’une entreprise douteuse. Elle doit alors faire face à une crise qui la menace de toutes parts.

© Yves Renaud

Dans Que notre joie demeure, l’architecture devient l’épicentre d’un effacement social qui écrase les plus démunis sous ses fondations. Sous le slogan creux Repare, Restore, Reconnect, le capitalisme tente de s’afficher en bienfaiteur alors que sa marchandisation repose sur la profitabilité, facteurs d’inégalités.

UN RETOUR TRIOMPHAL

Anne Dorval est une stararchitecte souveraine qui règne sans partage sur la pièce. La physicalité de son jeu épouse chaque aspérité de cette femme d’affaires, dans sa gestuelle comme ses silences. Elle façonne  en cela la stature de son personnage, croisement entre Miranda Priestyl (Le diable s’habille en Prada) et Edna Mode (Les Incroyables). Ces deux figures inspirées d’ailleurs d’Anna Wintour, rédactrice emblématique de Vogue.

© Yves Renaud

Dans son interprétation, Anne Dorval s’ancre aussi dans la figure tragique classique, « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente ». Car l’austérité de son personnage laisse entrevoir un caractère fragile et solitaire qui la rend plus humaine.

Après Maria Casarès ou Andromaque, son retour sur les planches confirme sa capacité à embrasser tous ses rôles. Dorval se donne sans compter, dans une étonnante palette de nuances.

Sur scène, la comédienne est la reine d’un échiquier fissuré de tensions. À ses côtés, Iannicko N’Doua (Pierre-Moïse) incarne avec finesse le loyal associé, déchiré entre allégeance et principes moraux.

© Yves Renaud

Zoé Tremblay-Bianco (Gabriela) apporte un contraste en collaboratrice zélée, qui oscille entre admiration et détestation. Macha Limonchik (Dina) est irrésistible en meilleure amie dévouée, confidente et réconfortante, contrepoint essentiel des failles de Céline.

Quant aux autres comédiens, ils témoignent de la brutalité des rapports sociaux où les personnages sont réduits à des interactions transactionnelles. Que notre joie demeure explore en cela l’omniprésence des faux semblants où le paraître devient la seule raison d’être.

UNE RELECTURE FOISONNANTE

L’ingénieuse scénographie de Geneviève Lizotte reprend les codes de l’architecture contemporaine avec ses lignes épurées et sa surface aseptisée. Les parois pivotent, s’ouvrent et se ferment dans une chorégraphie millimétrée, symbolisant tour à tour un bureau ou un appartement. Cette mobilité crée un cadre anxiogène qui semble prêt à se refermer à tout moment.

© Yves Renaud

Dans une approche plus réaliste, l’usage de la caméra permet une incursion plus intimiste de certaines scènes. C’est notamment le cas dans les séquences où les plans du futur bâtiment sont tracés à la main sur une table de travail ou celle de la réunion explosive du conseil d’administration.

La version théâtrale de Que notre joie demeure propose une relecture foisonnante d’une œuvre percutante. La représentation dure certes trois heures, seulement sa forme labyrinthique est à l’image du roman originel.

Car à travers le capitalisme s’entremêlent d’autres thèmes dont une réflexion sur la réussite au féminin, souvent perçue comme une menace. Une anomalie à sacrifier sur l’autel de la masculinité institutionnalisée. Et si un tel sujet est encore mis en scène, c’est pour dénoncer une société sclérosée dont l’architecture devait être repensée pour enfin évoluer.

Que notre joieQue notre joie demeure - Eklectik média demeure
Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 19 avril 2026
D’après le roman de Kev Lambert
Adaptation et mise en scène : Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais
Avec : Hugo B. Lefort, Dany Boudreault, Louise Cardinal, Philippe Cousineau, Anne Dorval, Macha Limonchik, Iannicko N’Doua, Mac-Antoine Sinibaldi, Zoé Tremblay-Bianco, Russell Yuen et Mounia Zahzam

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