La mort d’un commis voyageur, celui qu’on ne veut point décevoir

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Marie-Claude Lessard

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La saison 2017/2018 du Théâtre du Rideau Vert s’ouvre avec le classique La mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller, pièce qui se déploie pendant plus de 150 minutes. Ne laissez pas cette imposante durée vous freiner. Ce tourbillon familial doux-amer, qui s’avère une poignante réussite à tous les points de vue, enchaîne les secondes sans qu’on ne les voie s’écouler.

Les réflexions immensément justes sur les relations père/fils et le malsain engrenage du capitalisme américain d’Arthur Miller, dramaturge qui fascine le paysage théâtral québécois depuis des décennies, jouissent d’un traitement vulnérable et sensible qui frappe de plein fouet grâce à son sidérant réalisme, et ce même si les répliques et les personnages n’en sont pas à leur premier rodéo. Autrement dit, dans ce cas-ci, la simplicité est extraordinairement révolutionnaire.

©Jean-François Hamelin

Le commis voyageur du titre se nomme Willy Loman (Marc Messier). Wily a une belle maison, une femme dévouée (Linda, interprétée par Louise Turcot) et deux fils, Biff (Éric Bruneau) et Happy (Mikhaïl Ahooja). Cet amoureux de la nature ne profite plus de cette dernière puisqu’il doit sillonner les routes pour faire des ventes. Pour subvenir aux besoins de sa famille. Pour avoir la minime sensation d’être important dans la société. Pour se faire croire qu’il sera un jour aussi riche que son frère (Robert Lalonde) et qu’il n’a pas à regretter d’avoir refusé son offre de travailler en Alaska. Mais voilà que tout s’écroule pour de bon. Submergé de factures et sombrant peu à peu dans l’instabilité mentale, Willy ne peut supporter de voir son Biff tant adoré être parsemé de doutes existentiels et ainsi gaspiller son talent de footballeur.

Le metteur en scène Serge Denoncourt fait preuve d’une belle sobriété. Son travail, entièrement au service de l’intelligence émotionnelle des acteurs, illumine l’authenticité du texte grâce à des procédés techniques modestes drôlement efficaces, comme le démontre la déchirante scène finale empreinte de voix provenant des coulisses. Les transitions entre les divers lieux et les déplacements des comédiens coulent de source. D’ailleurs, ceux-ci évoluent dans un splendide décor de Guillaume Lord dont la plus judicieuse trouvaille est la toile arrière qui se transforme en façade de la maison ou en cour selon les époques.

©Jean-François Hamelin

Denoncourt souhaitait montrer que ce n’est pas la désillusion du rêve américain qui constitue l’enjeu principal de La mort d’un commis voyageur mais bien l’amour incommensurable entre un père et son fils. Cet amour qui entraîne la déception à force de trop vouloir l’éviter trouve en effet magnifiquement écho chez les spectateurs de tous les âges. La combinaison des deux thèmes s’équilibre doucement sans la moindre entorse. Il est tout autant impressionnant que troublant de constater à quel point les déboires de notre pays voisin dépeints dans l’oeuvre n’ont malheureusement pas pris une ride.

Acteur n’ayant plus besoin de présentation, Marc Messier relève avec brio ce défi théâtral ”post Broue’‘. Son expérience lui sert spécialement lors des crises de colère de Willy. Son puissant investissement dans ses gestes et sa voix donne froid dans le dos. Par contre, puisque l’acteur voyage dans nos petits et grands écrans depuis des lustres, certains de ses tics font parfois légèrement décrocher. En mère de foyer isolée et constamment à la défense de son mari même lorsqu’il ne le mérite aucunement, Louise Turcot brille à ses côtés. Son désespoir dans un monologue d’anthologie déchire le cœur. Avec Biff, Éric Bruneau hérite du plus beau rôle de sa carrière jusqu’à présent. L’acteur livre toujours la marchandise mais avec ce personnage-ci, il étincelle tout particulièrement. Il offre un portrait nuancé et profondément touchant d’un jeune homme tiraillé entre trouver qui il est véritablement et rendre ses parents fiers. Impossible de ne pas s’y reconnaître. Campant Charley, l’ami et collègue de Willy, Manuel Tadros remplit savamment sa mission d’alléger l’atmosphère de temps à autre.

©Jean-François Hamelin

Nostalgique et inoubliable, La mort d’un commis voyageur poursuivra sa populaire aventure au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 11 novembre avant d’entreprendre une tournée partout au Québec. Plus de détails ici.

Crédits Photos: Jean-François Hamelin

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