Le défi des Productions 11heuresonze : « Incendies »

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Les Productions 11heuresonze, organisme fraichement formé d’artistes de la relève, se mettent aux défis de reprendre l’œuvre magistrale de Wajdi MouawadIncendies. Reprendre des œuvres majeures, telles celles du maitre William Shakespeare, de Tchekhov ou encore toute tragédie grecque, est un toujours un challenge important, que la compagnie soit neuve ou ayant déjà une belle carrière reconnue depuis des années.

Les difficultés sont légion : les histoires sont connues du public, les textes aussi, il faut apporter quelque chose de nouveau et d’original tout en respectant les créations et/ou adaptations antérieures qui ont connu des succès. Et surtout, si ces œuvres sont magistrales, c’est parce qu’elles touchent l’essence même de la nature humaine. Il faut pour cela que le travail de la compagnie soit solide pour ne pas tomber dans le pathos ou la représentation extérieure de ces gigantesques tourments humains. Ces œuvres parlent de meurtres, de traumatismes liés aux problèmes familiaux, à l’enfance, à la construction de l’être, aux rapports amoureux, aux rapports parents-enfants… Dans le jeu d’acteur, dans la direction, dans la mise en scène, dans les choix artistiques…il faut être solide, et c’est un travail considérable ! Même certaines compagnies de renommée internationale, dont le travail de qualité n’est plus à prouver, se sont parfois cassé les dents en voulant monter sur scène certaines de ces grandes œuvres. Ainsi, le choix de la nouvelle compagnie 11heuresonze de réaliser une adaptation de l’œuvre Incendies est très audacieux.

Wajdi Mouawad, l’auteur, metteur en scène et réalisateur des œuvres scénique et cinématographique  d’ Incendies, est un des grands auteurs de notre siècle. Son œuvre est magistrale, connectée (il affectionne travailler sur des trilogies ou suites ; ses œuvres se faisant écho), profonde, profondément humaine, voire dérangeante pour certains. Influencé par les auteurs de tragédie grecque (Eschyle, Sophocle, Euripide…), il peut être apparenté à l’auteur des tragédies contemporaines. Il touche à l’essence de l’humanité en la plaçant dans des situations actuelles (guerres, conflits, famille,…). Sa carrière est brillante, ses pièces et romans sont traduits et publiés dans une vingtaine de langues et présentés dans toutes les régions du monde. Wajdi Mouawad est notamment diplômé de l’École nationale de théâtre du Canada. Il est aujourd’hui le directeur du théâtre de la Colline à Paris.

Il est compréhensible que les Productions 11heuresonze ait voulu rendre hommage à ce grand artiste en reprenant une de ces œuvres phare.  De plus « Incendies » est une œuvre qui raisonne aujourd’hui dans un monde en conflit perpétuel où massacre et folie sont les maitres mots. Seulement un texte extraordinaire, sur scène, ne se suffit pas à lui-même. De trop nombreux points ont rendu cette représentation longue. Des notions de bases élémentaires du travail d’acteur ne sont pas respectées. Les acteurs regardent constamment le sol et gardent la tête baissée. Impossible de voir leur regard et d’y ressentir leurs émotions. Les voix ne sont pas projetées, il n’y a pas d’articulation et on perd le texte. Trop souvent, différents comédiens buttent sur un mot ou une phrase. Des erreurs impossibles à commettre lorsque l’on joue un texte d’une portée si intense.

Les transitions de scène se font avec des noirs, mais du fait du choix scénographique, les entrées et sorties des acteurs sont visibles du public. Les acteurs relâchent complètement leur personnage et déconnectent de ce qu’ils sont en train de vivre sur le plateau dès que les lumières s’éteignent. Les soliloques sont récités sans nuances. Toute la partie comique amenée par le personnage du notaire, qui est indispensable au relâchement de la pression du public sur une histoire aussi difficile à supporter, et qui, en même temps, permet d’intensifier l’horreur de la tragédie (effet de contraste tragédie/comédie), ne fait que légèrement sourire. Toutes les nuances et les couleurs truculentes de ce personnage sont à plat.

La scénographie est basée, essentiellement, avec un faux mur en brique en fond de scène révélant un énorme trou. Un choix judicieux et intéressant. Ce mur est à la fois le mur du silence qu’il faut briser, le mur construit par la mère entre elle et ses enfants, le mur symbole des guerres entre les hommes,… Dans le trou de ce mur, des visuels  sont projetés. On y découvre les noms des scènes, de très courtes vidéos soulignant l’action scénique et également un court-métrage en introduction de la pièce. Ce dernier n’est pas nécessaire.

Le spectacle est également construit à grand renfort de chansons. Des chansons modernes qui sont des reprises de grands succès musicaux (tels que les Beatles, The Rolling Stones, Nirvana…). Le but étant de faire coller les paroles des chansons avec l’action qui vient de se produire sur scène, mais ce choix déconcentre le public. Au lieu de se focaliser sur le déroulement de l’histoire, il cherche à retrouver quelle est la chanson originale dont il entend l’adaptation. Et très vite, cela devient un trop plein de musique. On a l’impression qu’une playlist entière se déroule. De plus,  puisque les acteurs ne projettent pas leur texte, elle couvre le texte des acteurs. Et sur une œuvre qui parle de l’importance du SILENCE, c’est contreproductif et à l’opposé même.

Il y a beaucoup d’idées et d’envies pour la création de cette version d’ Incendies, mais l’équipe est passée à côté de l’essentiel de cette œuvre. Les sentiments des personnages, leurs histoires, leurs relations et le SILENCE. Comment cette recherche de vérité résonne petit à petit dans ce silence étourdissant? Une œuvre aussi intense est basée uniquement sur le jeu des acteurs, leur direction et la mise en scène. Ici, beaucoup trop d’effets extérieurs et un manque de profondeur annihilent l’essence même de cette œuvre. Dans la salle, le public bougeait, regardait son portable, discutait. Ce sont des signes qui ne trompent pas.

Les néophytes de l’univers et du génie de Wajdi Mouawad ont été bluffé par le texte, l’histoire et son intrigue. Beaucoup d’amis et de membre de la famille de l’équipe remplissaient la salle. Ils se sont levés pour les saluts. Mais les professionnels qui ont assisté à ce spectacle, non.

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