Fairfly : un pastiche des startups qui fait mouche

The following two tabs change content below.

Marie-Claude Lessard

En 2020, l’adaptation québécoise de la pièce Fairfly du dramaturge catalan Joan Yago a vécu une existence virtuelle, pandémie oblige. En 2021, pour sa rentrée automnale, La Licorne la fait enfin vivre sur scène jusqu’au 9 octobre. Le résultat s’avère moderne, surprenant et grinçant.

Fairfly explore la culture des startups, ces petites entreprises menées par de jeunes adultes désabusés qui voient grand pour des raisons monétaires hypocritement déguisées en un espoir d’être libre et de changer le monde. L’histoire tourne autour de quatre amis et employés dans la trentaine qui travaillent dans la même compagnie d’alimentation. Puisque cette dernière charcute pas seulement de la nourriture, mais aussi plusieurs postes, le quatuor se rencontre pour écrire une lettre afin de dénoncer les coupures. Ce souper bières et pizza pour écrire la dite lettre se transforme rapidement en une décision de s’affranchir en créant un produit rival : une purée de bébé faite à partir de mouche, un insecte avec de vertus insoupçonnées.

Voilà comment se forme l’entreprise Fairfly. À l’intérieur d’un montage effréné et habilement ficelé, le spectateur devient témoin de toutes les étapes menant à la viabilité d’une startup : la périlleuse recherche de financement, la fabrication du prototype, se faire valoir dans toutes les foires et autres événements entrepreneuriales, la production accélérée, les retards dans les commandes, les profits qui n’arrivent pas assez vite, l’intérêt des médias se transformant en parfum de scandale, les offres des compétiteurs… Tous ces points sont abordés à l’intérieur de 75 minutes qui passent à la vitesse de l’éclair et qui parviennent à demeurer cohérentes du début à la fin.

La chronologie des événements est illustrée par des ralentis de style cinématographique exécutés par les comédiens, ce qui permet une belle compréhension de l’enchainement des scènes en plus de soutirer quelques rires. L’un des tours de force de la mise en scène signée Ricard Soler Mallol est sans contredit sa capacité à mêler la chronologie de la pièce au temps réel de l’expérience vécue par le public , ce qui nécessite une précision chirurgicale dans les répliques de la part des comédiens qui se renvoient d’ailleurs la balle magnifiquement. Par exemple, le personnage incarné avec brio par Simon Labelle-Ouimet faire cuire une pizza. 20 minutes plus, tard, elle est prête au même moment où les personnages jouent une scène de souper se déroulant dans le futur.

Ces petits détails banals du quotidien s’incorporent si réalistement et naturellement aux enjeux de la pièce qu’ils deviennent essentiels pour bien plonger dans l’univers et les réflexions proposées sur la culture entrepreneuriale. Le décor, une sorte de cafétéria pour travailleurs, est majoritairement constitué de meubles et items en rose, une belle métaphore sur l’optimisme naïf qui nous fait fantasmer sur le succès des autres. Être son propre patron, est-ce vraiment voir la vie en rose?

Les personnages s’avèrent attachants dans leur persévérance et leur innocence. La courbe narrative dans laquelle ils évoluent offre un efficace mélange de rire et de bouleversements psychologiques. Les répliques concises et mordantes suscitent des rires autant francs que jaunes. Sonia Cordeau s’avère particulièrement hilarante lors de ces moments, son personnage étant la plus sceptique et investie du lot. À l’intérieur de cette belle réflexion sur la désillusion en milieu de travail, les acteurs développent une chimie remarquable et d’une crédibilité déroutante.

Veut-on vraiment changer le monde avant de garnir notre compte en banque? Poser la question, c’est y répondre, et c’est peut-être ça le plus alarmant au fond…

Il reste encore quelques billets pour l’ultime représentation. Tous les détails ICI.

Crédits Photos : Suzane O’Neil

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *