Ingrid Goest West : #PerturbantEtNécessaire

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Marie-Claude Lessard

Bien trop souvent, les films abordant l’obsession reliée aux réseaux sociaux  n’aboutissent pas à un résultat critique pertinent et profond. En regardant la bande-annonce d’Ingrid Goes West, on peut avoir l’impression qu’on aura droit à une énième oeuvre se voulant branchée destinée strictement aux ados et milléniaux. Fort heureusement,  le long métrage de Matt Spicer ne tombe point dans le piège de Spring Breakers et ne se transforme pas en une longue publicité pour Instagram, bien au contraire.

Depuis quelques années, la popularité du web a engendré un nouveau métier. Les gens qui l’exercent se nomment des influençeurs. Par le biais de vidéos ou de photos, ceux qui jouissent d’une belle visibilité sur les médias sociaux s’associent à des marques connues pour propager de nouvelles tendances en matière de mode,  de divertissement, de décoration et d’hygiène de vie.

Ingrid Thorburn (Aubrey Plaza) entretient une dépendance maladive et malsaine envers ces personnalités qui lui projettent une vie parfaite et lui prodiguent un minimum d’attention. Après un court séjour dans un centre psychiatrique à la suite d’un malheureux incident avec une influençeure et la mort de sa mère, Ingrid jette son dévolu sur une photographe faisant fureur sur Internet, spécialement sur Instagram : Taylor Sloane (Elizabeth Olsen). Grâce à l’héritage de sa mère, elle s’immisce dans l’entourage de Taylor dans le but de devenir une amie proche et récolter plus de followers. Dans ce tourbillon de mensonges, Dan Pinto (O’Shea Jackson Jr.), le propriétaire de l’appartement d’Ingrid, semble entrevoir sa véritable valeur, mais est-il trop tard?

Jamais moralisateur et méchant, le scénario de Matt Spicer et David Branson Smith explore la dangerosité des applications sociales sous diverses couches. Les spectateurs qui utilisent de manière récréative Facebook, Instagram et autre Snapchat risquent de ne pas se reconnaître et comprendre les agissements d’Ingrid et sa bande. En revanche, les générations de 15/30 ans verront dans Ingrid Goes West un miroir réaliste et perturbant de leurs habitudes disons discutables.

À travers des personnages volontairement pas toujours attachants, le film montre comment l’emprise à son téléphone provoque de l’isolement et encourage la culture du paraître. La quête du meilleur, le désir intarissable d’être aimé se reflètent merveilleusement dans la relation entre Ingrid et Taylor. La vérité, autant dans la vie que dans une démarche artistique, n’a plus d’importance tant et aussi longtemps qu’on fait l’envie des autres. Ces sentiments conflictuels sont bien exprimés par le mari de Taylor (Wyatt Russell).

Pour Ingrid, seulement une suggestion d’un restaurant de la part d’une instagrameuse vaut tout l’or du monde et constitue le moment fort attendu de ses journées. Pour s’assurer que Ingrid Goes West conserve son intérêt, la tristesse de cette réalité prend des allures maniaques. Évidemment, ce ne sont pas tous les accros aux réseaux sociaux qui dérapent  et qui ont besoin d’aide professionnelle comme Ingrid. Or, cette exagération pour le bien de la trame narrative part d’un troublant fond de vérité qui poussera bien des spectateurs à s’interroger sur leur consommation de fausses interactions sociales. Vers le dernier acte, le film emprunte une tangente périlleuse risquant de faire sombrer toutes les précédentes ingénieuses trouvailles en un cliché sur les « filles folles » qui perdent toute logique, un peu à la Obsessed ou Unforgettable. Heureusement que les dégâts sont évités grâce à une finale choc démontrant l’incontournable aspect cercle vicieux du sujet.

Tout au long des 97 minutes rythmées, on souhaite que Ingrid s’inspire de sa fascination de la superficialité pour l’amener à un autre niveau au lieu de chercher constamment à l’imiter. On aimerait voir la vraie Ingrid, la voir profité des plateformes web avec plus d’originalité et de profondeur. Mais est-ce véritablement possible? Sans donner de réponses, Ingrid Goes West contribue à alimenter les réflexions.

Puisque le visuel coloré attrayant et la trame sonore pop rehaussent de manière concrète la portée du récit au lieu d’être pompeux que pour se coller aux tendances actuelles, les acteurs possèdent tout l’espace pour concocter une certaines authenticité dans les stéréotypes. Aubrey Plaza hérite ici de son plus beau rôle. Son investissement sans censure permet aux spectateurs de saisir toute la complexité du personnage derrière ses gestes désemparés. On s’identifie à sa solitude. Dans la peau du protagoniste le moins possédé par son cellulaire , O’Shea Jackson Jr. obtient les répliques les plus drôles. Il incarne de manière pétillante la naïveté de ce geek qui a Batman comme échappatoire. Il forme avec Plaza une paire improbable vachement intéressante. De son côté, Elizabeth Olsen prouve encore une fois sa versatilité avec un type personnage qu’elle n’avait pas eu encore la chance de travailler. Possédant le physique de l’emploi, elle interprète avec crédibilité le déni et le vide qui composent l’existence de Taylor.


Comédie noire grinçante et inquiétante, Ingrid Goes West s’avère l’une des belles surprises de 2017 jusqu’à présent. Bien réalisé et joué, le film sidère grâce à ses observations sans complaisance sur une génération axée sur l’image. Ce besoin de se fondre dans la masse entraîne des répercussions psychologiques graves comme le rejet et la dépression. Sans offrir des solutions, l’œuvre de Matt Spicer incite à se servir des réseaux sociaux autrement afin que l’utilisation reflète davantage notre personnalité imparfaite et nos intérêts,  et qu’elle soit moins concentrée sur le nombre de likes.

Ce film est à l’affiche en version originale anglaise au Cinéplex Forum

Crédits Photos : NEON

3.5

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