La Queen’s : des blessures à jamais glacées

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Marie-Claude Lessard

La Licorne démarre sa saison hivernale de 2019 avec la très attendue La Queen’s de l’auteur franco-ontarien en résidence Jean Marc Dalpé. Cette quête identitaire s’inscrit plus que jamais dans l’ère du temps quand on pense aux horribles décisions du gouvernement Ford envers les Francos-Ontariens. Par contre, le dramaturge ne parvient pas à lier harmonieusement toutes les thématiques qu’il souhait aborder, ce qui aboutit en un résultat inégal toutefois sauvé par le talent de la distribution et une poignée de répliques cinglantes.

Sophie (Dominique Quesnel) entretient avec désespoir et fierté le miteux motel familial La Queen’s situé dans le Nord de l’Ontario. Sa sœur Marie-Élizabeth (Marie-Thérèse Fortin), pianiste reconnue mondialement, a tout fait pour quitter ce bled perdu, et n’a aucune intention d’y retourner. La récente mort de leur mère et l’héritage partagé de La Queen’s s’y rattachant ne change rien ; c’est le triste élément déclencheur qui scellera leur conflit irréversible. Caroline (Alice Pascual),  la troublée fille de Marie-Élizabeth injustement mêlée à tout ce cirque, se déplace au Queen’s  pour finaliser les détails de la vente, mais Sophie ne s’avoue pas vaincue aussi facilement…

Avec ses néons nerveux mettant en lumière le décor volontairement terne, la facture visuelle correspond à la modernité réaliste que propose La Licorne depuis plusieurs années, mais, malheureusement, l’ensemble de la pièce dégage un effet vieillot et caricatural qui déçoit amèrement. En mêlant difficilement les sujets de dépendance, d’indépendance et de déceptions, Jean Marc Dalpé donne plutôt l’impression qu’il les délaisse en étant incapable de rendre véritablement palpable leur pertinence. La volonté de l’auteur de représenter sans gants blancs ses origines avec leurs caractéristiques propres et enjeux auxquels il faut se soucier se fait sentir, mais elle n’atteint pas son objectif de parler des gens habitant des régions éloignées loin des clichés. 

Dans la composition des personnages, les stéréotypes pleuvent : la pianiste hautaine et insensible, la fille sous pression qui détruit ses aspirations pour l’amour de sa mère, la sœur incomprise qui noie ses chagrins dans l’alcool et l’investisseur manipulateur qui ne pense qu’à son profit. Il n’y a pas de degrés cachés et des subtilités qui nous emmènent à croire que cette exagération est prétexte à nous faire réfléchir à plus. En effet, le ton sérieux de l’intrigue rejette la thèse de la parodie. Heureusement, à l’intérieur de ce louable mais manqué résultat se dissimule des dialogues mordants qui démontrent tout le potentiel de l’oeuvre.

À travers ce flot de paroles insipides et de réparties cinglantes, la distribution effectue des performances en dents-de-scie. Avec leur talent, les comédiens arrivent à offrir des passages nuancés même s’ils sont emprisonnés dans la caricature et un casting typé. Ils arrivent à faire rire aux bons moments, surtout Marie-Thérèse Fortin dans une délicieuse montée de lait. De son côté, Dominique Quesnel capte le chaos à la fois touchant et pathétique de son personnage avec juste ce qu’il faut de tristesse. On ne peut toutefois s’empêcher d’imaginer  à quel point il aurait été fascinant et déstabilisant un inversement des rôles entre Fortin et Quesnel.

Le duel incisif qu’on attendait entre ces deux sœurs qui ont besoin de se vider le cœur tombe hélas à plat. La contrainte narrative que l’une soit à l’autre bout du pays amenuise la joute théâtrale qui promettait un moment d’exception. La mise en scène ne réussit pas à rendre intime la distance imposée par le texte, ce qui crée un détachement chez le public qui aurait souhaité être brutalisé et investi davantage.

Crédits Photos : Suzane O’Neill

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