L’inframonde: frôler le malaise

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Catherine Gervais

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La science fiction est un genre littéraire reconnu pour proposer des dystopies ouvrant sur des questionnements éthiques nécessaires pour faire face aux progrès dans notre société. La pièce de Jennifer Haley ne fait certes pas exception au genre, en ce qu’elle permet de générer des débats intéressants quant à l’avenir de notre monde technologique.

Que se passerait-il si nous pouvions créer un monde virtuel dans lequel les expériences sensorielles vécues sont en tout point semblables à celles de la réalité? Que se passerait-il encore si, dans ce même monde, certaines personnes proposaient de vendre des expériences sensorielles impliquant des situations éthiquement questionnables? Que se passerait-il si ces situations éthiquement questionnables impliquaient des enfants?

L’inframonde propose d’élaborer ces questions en mettant en scène un futur – pas si lointain – dans lequel Internet se transforme en une plateforme virtuelle sophistiquée sur laquelle les utilisateurs peuvent se connecter en tant qu’avatar qui leur permet de ressentir, aussi bien que dans la réalité, les événements dont ils font l’expérience. Roy, alias  Papa , est, dans ce monde, un riche homme d’affaires qui propose à ses clients de faire l’expérience du «refuge», un manoir de l’époque victorienne dans lequel les utilisateurs peuvent vivre des contacts avec des avatars d’enfants, notamment celui d’Iris, sa jeune « préférée ». Habitée par le désir d’instaurer un ordre moral dans ce «Far West» virtuel, la détective Harrison tente d’épingler dans la réalité l’homme qui se cache derrière l’avatar de Papa.

Dans un monde où l’évolution technologique dépasse la capacité de nos états à réfléchir les barrières légales qui encadrent les mœurs et les pratiques, le texte de Jennifer Haley, qui pose ses questions en utilisant le contexte choquant de la pédophilie, invite à une réflexion pressante. En proposant d’explorer les dérives les plus sombres de cette technologie, l’autrice cherche à solliciter en nous des débats émotifs afin que nous soyons interpellés au plus profond de nous-même par les questions qu’elle pose. Pour Harrison,  l’utilisation de ce monde virtuel dans ce contexte ne ferait qu’emmener des gens fragiles sur la pente dangereuse de la mise en acte dans la réalité de leurs fantaisies.  Pour Roy, elle permettrait plutôt la canalisation des pulsions inacceptables et autrement ingérables dans notre monde grâce à des avatars dirigés, dans la réalité, par des adultes consentants. Un débat que le texte n’a pas la prétention de résoudre et qui laisse un espace de réflexion intéressant pour le spectateur.

En second plan, de façon un peu plus effacée mais on ne peut plus pertinente, le texte aborde également la question de l’effacement des rapports humains au détriment des rapports numériques désormais privilégiés. Si certains voient ici la possibilité extraordinaire de pouvoir entrer en relation sans la « barrière encombrante des corps », d’autres y voient l’échec à tolérer la réalité pour ce qu’elle est, ce qui amène un autre débat pertinent et actuel.

Le clivage entre la réalité froide d’un monde dorénavant sans arbre et la virtualité d’un luxurieux jardin victorien se fait sur scène en posant ces deux lieux côte à côte, ce qui frappe l’imaginaire dès l’entrée dans la salle. La musique ambiante et les éclairages ajustés aident le spectateur à se glisser aisément d’un milieu à l’autre, sans cassure. Catherine Vidal dirige adéquatement son groupe d’acteurs et permet la mise en relief d’une certaine tension à des moments-clé. On réussit bien, par exemple, à ressentir le malaise dans certains regards adroitement placés, notamment dû au fait qu’Iris est jouée par une actrice pas plus vieille que le rôle d’enfant de 10 ans qu’elle endosse… Notons la performance plus que crédible de Simon Landry-Désy et celle drôle et touchante d’Igor Ovadis.

Cependant, le contexte dérangeant utilisé par l’autrice afin de nous permettre de rendre bien émotives les questions essentielles qu’elle y aborde est un peu éclipsé par la pudeur et le peu de témérité dont a fait preuve la mise en scène. La pièce aurait-elle pu bénéficier d’aller encore plus loin dans le malaise en proposant en parallèle des questions entre la « réalité virtuelle » du théâtre et celle de l’Inframonde?

Au final, frôler le malaise nous laisse dans un niveau de questionnement plus intellectuel qu’émotif. Une occasion manquée ou une censure nécessaire?

L’inframonde est présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 6 avril.

Crédit photo : Guillaume Boucher

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