Molière, Shakespeare et moi : Leçons de théâtre

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Marie-Claude Lessard

En 2015, en pleine préparation du volet À nous la scène entourant les festivités du 375e anniversaire de Montréal, Gilbert Rozon a contacté Denise Filiatrault afin que le Théâtre du Rideau Vert présente une création originale dans laquelle figureraient Molière et William Shakespeare. La directrice légendaire a essuyé plusieurs refus avant de trouver un auteur en la personne d’Emmanuel Reichenbach, enthousiaste  à l’idée de s’attaquer à un défi risqué pouvant facilement paraître démodé. Pari qu’il a relevé haut la main en rendant un cinglant hommage à Montréal qui se permet au passage de s’amuser avec les codes théâtraux établis.

Alors que Ville-Marie s’apprête à célébrer ses 115 ans d’existence, Thomas Beaubien (Simon Beaulé-Bulman), encouragé par les visions de Molière (René Rousseau) et William Shakespeare (Philippe Robert), offre au Seigneur (Roger La Rue, qui s’en donne à cœur joie) une satire dénonçant le gouvernement qui pourrait bien le proclamer le dramaturge emblématique du Québec. Or, la pièce déclenche une révolte si passionnée chez le peuple qu’un prix est dorénavant sur la tête de son auteur. L’alléchante récompense incite le meilleur ami de Thomas (Mathieu Quesnel) et la tenancière d’un bordel Henriette (Anne-Elisabeth Bossé) de le piéger afin de le livrer aux autorités. Une chance qu’une dévouée Amérindienne (Chloé Barshee) veille au grain…

©François Laplante Delagrave

Molière, Shakespeare et moi écorche Montréal avec un humour incisif assumé qui démontre néanmoins une affection envers la métropole. Les anachronismes volontaires offrent des remarques jouissives sur les problèmes de construction, le trafic interminable et la corruption. L’horrible manière dont les Blancs ont exploité les Amérindiens subit aussi un traitement sans pitié, provoquant des rires jaunes qui font réfléchir. Puisque l’oeuvre ne se prend nullement au sérieux et ne s’embourbe pas dans un contexte historique hermétique, les spectateurs ont droit à des séquences déjantées alliant comédie musicale (la ritournelle Montréal, ce n’est pas ton réal, ce n’est pas votre réal… reste drôlement dans la tête!) et tragédie grecque.

D’ailleurs, ce ton tragi-comique renvoie directement à Ubu Roi d’Alfred Jarry. En se moquant de la monarchie et du désir individualiste d’accéder au pouvoir, Reichenbach flirte dangereusement avec la ligne à plusieurs reprises avec des blagues de viol et d’assassinats d’enfants provoquant quelques grincements de dents. Heureusement que l’environnement profondément exagéré élimine la perspective du premier degré. Que ces répliques soient émises par des personnages totalement exécrables aux stéréotypes éprouvés (dont le seigneur qui me masse le nichon tel Napoléon Bonaparte) adoucissent également leur gravité. Mélangeant situations comiques farfelues à la Molière et drame familial à la Shakespeare, l’intrigue principale tient très bien la route. L’intérêt du public se maintient du début à la fin.

©François Laplante Delagrave

Signée Le Futur, la trame sonore épique dominée par des percussions habille efficacement les changements de décor de Loïc Lacroix Hoy .Les installations, rappelant les dessins d’un conte pour enfants, donnent à merveille l’impression d’embarquer dans une fresque historique trépidante. Idem pour les somptueux costumes de Cynthia St-Gelais. Charles Dauphinais accouche d’une mise en scène dynamique qui utilise à bon escient les jeux de lumière.

La direction d’acteurs épate tout autant. Même si quelques gags absurdes ne suscitent pas l’hilarité escomptée, les comédiens font preuve d’une chimie contagieuse de même qu’un investissement physique fort divertissant. Cernant avec brio le sous-texte de la parodie, ils créent des personnages tout aussi flamboyants, et ce en demeurant crédibles, ce qui est un valeureux exploit dans ce récit délibérément déformé. Comme c’est à son habitude sur les planches du mythique théâtre, Carl Béchard soulève les passions en interprétant sans censure un protagoniste diabolique sombrant dans la démesure. En employant des expressions faciales répondant subtilement à ce que ses collègues de jeu lui proposent, Anne Elisabeth Bossé se démarque et attire l’œil du spectateur. Par contre, grâce à sa voix, ses intonations, sa démarche ainsi que son non-verbal désopilant, la palme revient à Mathieu Quesnel dans le rôle du faire-valoir niais au cœur tendre.

©François Laplante Delagrave

Hautement rythmée et juste assez éclatée pour surprendre, Molière, Shakespeare et moi clôt de réjouissante façon la saison 2016/2017 du Théâtre du Rideau Vert. Jusqu’au 22 juillet.

Crédits Photos : François Laplante Delagrave

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