La femme de mon frère : un début cinglant et prometteur

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Unapologetic. Voici le premier mot qui nous vient instantanément à l’esprit à la sortie du visionnement du film La femme de mon frère, à l’affiche au Québec dès aujourd’hui après un passage à Cannes couronné de succès (Prix Coup de cœur du jury dans la section Un certain regard). Avec son premier long-métrage à titre de réalisatrice et scénariste, l’actrice Monia Chokri se fiche royalement de déplaire, séduire, décevoir, frustrer et décourager. Elle fait le film qu’elle a envie de faire et de la manière dont elle a envie sans chercher à s’excuser ou à y récolter une quelque forme de gloire. C’est exactement ce qui confirme, maintenant que notre curiosité est attisée, qu’on continuera de suivre son prometteur parcours qui n’a certainement pas fini de nous intriguer et bouleverser.

Comme la plupart des cinéastes, Chokri s’inspire de ce qu’elle connaît et ce qu’elle a légèrement vécu pour nous plonger dans son univers mordant et ironique à profusion. Elle aborde de front la relation fusionnelle entre Sophia (fabuleuse Anne-Elisabeth Bossé), une universitaire trentenaire et perdue qui gère difficilement le manque d’emploi dans son domaine, et Karim (engageant Patrick Hivon), son frère dévoué et professionnellement accompli qui l’héberge le temps qu’elle reprenne son existence en main. Il est rare qu’une caméra se braque sur ce type de chimie sans verser dans l’inceste, et c’est ce la comédienne voulait montrer. Un certain sous-texte flou se dessine, en partie parce que Sophia admire (et jalouse) tellement son frère, mais la justesse des interprétations du duo nous en éloigne avec brio.

Chokri se questionne plutôt sur les manières d’accéder à une saine estime de soi alors que la morosité du monde et la pression sociale nous poussent à faire preuve de cynisme pour survivre.  Sofia se retrouve catapultée dans ce dilemme lorsque Éloïse, sa gynécologue (effacée mais lumineuse Évelyne Brochu) et Karim s’entichent l’un de l’autre. La femme en question dans le titre a donc une place prépondérante dans le long-métrage, mais pas au niveau du temps d’écran comme on peut se l’imaginer. On suit davantage son impact d’apparence innocente dans l’univers tourmenté de Sophia alors forcée à se remettre en question pour de vrai.

Tout au long des presque 120 minutes de l’oeuvre, les sentiments qu’éprouve le public à l’égard de Sophia tanguent entre la compassion et l’exaspération, ce qui est loin d’être une mauvaise chose. Certaines scènes humectent nos yeux alors que d’autres tendent à nous les faire rouler. Les contradictions qui habitent le personnage principal s’avèrent si réelles qu’elles nous confrontent efficacement à nos propres comportements, préjugés et introspections. Monia Chokri a effectué un travail sensible et désarmant sur la psychologie de ses protagonistes de façon à ce que les spectateurs se sentent toujours interpellés, qu’ils soient en désaccord ou pas face à ce qui prend vie magnifiquement et poétiquement sur l’écran. Se concentrant sur peu de rôles à la fois, les joutes verbales denses et affûtées incarnées avec une précision chirurgicale donnent droit à des moments jubilatoires et savoureux. On n’est pas prêt d’oublier de sitôt la scène d’introduction et le souper familial mouvementé déjà cultes pour tous ceux qui les ont regardés.

Pourvu d’un langage québécois totalement délicieux et assumé, l’humour grinçant écorche aux bons endroits sans faire la morale. Visiblement inspirée par à l’étrange vie postuniversitaire, la comédienne en profite pour y insérer plusieurs thématiques sous-jacentes dont la cellule familiale, l’avortement, les dilemmes moraux, les fausses amitiés et le culte de la minceur avec doigté, mais se perd et s’étiole légèrement en fin de parcours, n’allant pas toujours au bout de ses idées. Ces irritants mineurs sont toutefois chassés par la brillance de la réalisation et de la direction de la photographie. Il faut voir l’oeuvre plusieurs fois pour déceler tous les détails que dissimulent le rythme saccadé du montage, les jeux de lumières  au grain poussiéreux, le doux paradoxe glacial des paysages hivernaux et l’opposition dominante du rose et du bleu jusque dans les vêtements, le graphisme et les couleurs des murs. En plus d’impressionner et de séduire, cette minutie élève tout naturellement certains passages à vide.

Habituée d’interpréter des femmes extraverties et fortes qui ne sentent pas du tout ainsi, Anne-Elisabeth Bossé excelle encore une fois. De chacun des plans, elle s’abandonne totalement à l’intense personnalité de Sophia en lui insufflant juste ce qu’il faut d’excentricité, de sarcasme et de nuances. Elle partage une complicité qui crève l’écran avec Patrick Hivon qui livre ici l’une de ses meilleurs performances en carrière. Les personnages de soutien sont loin d’être en reste puisque leur bonhomie équilibre parfaitement l’arc dramatique des intrigues. En parents séparés vivant ensemble, Micheline Bernard et Sasson Gabai s’en donnent à cœur joie dans la désinvolture et l’anticonformiste sympathique. Mani Soleymanlou arrive également à se démarquer par son irrésistible maladresse.

À votre tour maintenant de comprendre pourquoi La femme de mon frère a fait sensation sur la croisette! Cliquez ici pour connaître l’horaire des représentations.

Crédits Photos : Les Films Séville

3.5

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